22 juillet 2008

Penser la morale aujourd'hui (II)

II. La morale active
L’acte moral s’oppose, chez Kant, à un acte dont la fin est l’intérêt (impératif hypothétique). On agit moralement lorsque l’on obéit strictement au Devoir qui s’érige en loi, et qu’il nomme impératif catégorique. Ce dernier, qu’on peut aussi appeler obligation morale, exige une obéissance radicale à la Loi Morale. Le devoir, prescrit de ne substituer aucun motif étranger à l’acte que l’on accomplit. Cette obligation, indépendante de toute considération empirique pourrait se résumer ainsi : tu dois parce que tu dois.

 

 

Mais alors, d’où vient cet impératif, auquel l’acte se conforme ? Trois maximes en participent. La première, qui la maxime universelle de la raison, s’énonce ainsi :

 

 

« Agis toujours d’après une maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne universelle.» 

En considérant cette dernière, posons maintenant une question concrète : « Pourquoi est-il immoral de nous approprier un dépôt que l’on nous a confié ? »

 

 

La réponse est simple, et logique : car si le fait de s’approprier un dépôt était érigé en loi universelle, la notion de dépôt se détruirait elle-même, parce que contradictoire. Un dépôt que l’on se donne à soi, n’est plus un dépôt.

 

 

D’où maintenant, une deuxième maxime :

 

 

« Agis de manière à traiter l’humanité, soit dans ta personne, soit dans celle d’autrui, comme une fin, jamais comme un moyen »

Qui est la maxime de justice. Et enfin, une troisième maxime, relative à la liberté :

 

« Agis toujours de telle sorte que tu puisses te considérer comme législateur et comme sujet dans un règne des fins rendu possible par la liberté et la volonté. »

On peut en conclure un pas de plus vers l’intériorité : on obéit à un ensemble de maximes, mais toutes intérieures. La morale se produit dans l’action et non dans les livres. On pourrait identifier, peut-être trop hâtivement, la morale à l’expérience morale. Pourquoi ? Parce qu’on ne peut parler de morale sans participer d’elle, d’en être l’agent. Le reste n’est qu’un ensemble de faux-fuyants.

 

Rauh, dans son Expérience morale[1] est l’un des rares, parmi les kantiens de son temps, à autant insister sur la concrétude de ce qui est moral. Il écrit : « En d’autres termes l’honnête homme établit entre ses désirs, ses habitudes, ses actes, une hiérarchie, un certain ordre idéal. Toutes les fois qu’il veut agir ou dans le moment où il agit […]  il préfère telle action à telle autre, il place dans sa pensée telle action avant telle autre. On peut caractériser la conscience d’une société comme celle d’un individu. L’idéal moral d’une société se définit parce qu’elle veut avant tout. Veut-elle avant tout que certains droits individuels soient respectés et ne consent-elle à vivre qu’à ce prix ? Ou veut-elle avant tout sa stabilité, sa conservation matérielle, la paix ans trouble, la paix morte ?»

Excepté les avatars sociologiques de l’époque, on voit bien comment, ici par exemple, la morale participe de la volonté de la société. Ainsi la vie morale commence quand le sujet est capable de prendre une initiative et de se transformer en agent d’exécution. Il y a morale lorsque le sujet se constitue comme origine même d’une transformation, d’une mutation du réel. En ce sens, le moral n’existe que si l’on se sent obligé. De là, on dépasse la spontanéité naturelle vers l’expérience de l’obligation. Cette dernière m’apparaît comme une modification en moi-même ; c’est l’intervention d’une réalité qui me dépasse et en laquelle j’accepte de ma reconnaître. On peut alors passer de La Morale au moral, qui lui, se vit pleinement dans l’expérience de la contradiction, et uniquement par elle. Une conduite morale ne se réduit pas à « ni mentir, ni voler » qu’on assimilera davantage à une sorte de code social mou et minimum. La condition de possibilité du moral n’est rien d’autre que la contradiction liée aux conflits de devoirs. Deux choses s’opposent et attendent la décision de l’agent moral.  Il ne s’agit pas alors de savoir s’il faut faire le Bien ou le Mal, le prêtre ou l’instituteur peuvent le dire. Mais par exemple, choisir entre un devoir par charité ou un devoir par véracité, personne ne peut le dire à ma place. Il faudra ne retenir qu’un devoir car je ne puis englober les deux à la fois. Le moral est donc l'expérience même de l'écart entre la finitude de mon action et l'idéal qui est le moteur de cette action. Comprendre l'idéal et accepter qu'il ne sera jamais atteint par mon acte est la conscience la plus aigüe du moral. Sans la conscience de cet écart, sans la déception que, aussi, il engendre, nous serions en dehors de la morale. La morale en ce sens, se mesure dans l'intervalle qui existe entre finitude de l'agir et infini de l'esprit ; elle est avant tout expérience. La morale est la manière à travers laquelle l'esprit se montre à soi pour se saisir dans son activité même.



[1] Rauh, L’expérience morale, Paris, Alcan, seconde édition, 1926, p. 9