12 février 2008

Père et fils

  

    Il n’y a guère un peuple aussi peu confiant que celui de France. De révolte en changement, de crise en crise, il finit pourtant par s’attacher et se laisser séduire par de grands rhéteurs. Il y a comme un paradoxe vieux comme le monde, propre à la France comme à d’autres pays, qui est de s’enthousiasmer pour les héros ou les fourbes.

Depuis plusieurs décennies, les fourbes ont gagné le cœur des français, et ceux-ci les aiment tant qu’ils ont élu, depuis quelques mois maintenant, le plus rigoureux d’entre eux. Inutile de dire à nouveau ce que Badiou a si bien montré : nous avons le président de l’ostentation, de la transparence malsaine et de l’inculture. Mais le peuple est si malléable, si fragile parce qu’il ne pense pas, que la majorité française reste à l’intérieur de l’enclos, attendant un nouveau berger.

Nous voici avant les lumières, avant le « sapere aude », pour peu qu’il existât un jour. A quoi bon toute cette pensée, à quoi bon ces textes riches et débordants maintenant niés, rangés dans les rayons poussiéreux des bibliothèques. Nous voici dans une époque abominable, de la barbarie intellectuelle, de la morale dictée qui est une contre-morale. Nous voici en avant de l’idéologie théorique, vers son application nouvelle et moderne ; tyrannie du mot et de la confiance par le mot. Voici le président d’aujourd’hui, pur produit de ce que cette époque a de plus terrible.

Maintenant installé, le voici livré à lui-même, laissant son fils de 21 ans se complaire sans la décharge médiatique. Regardons le fils du père, cheveux au vent, impersonnel, empruntant tant bien que mal les intonations du géniteur, ses formules, et chevauchant son cher destrier : l’arrivisme. Etudiant en droit comme d’autres étudiants en droit, blond comme d’autres blonds, pédant comme d’autres pédants, devenant la laideur même de sa parole, le fils ne sera pas abandonné du père. Jean ira souvent sur la colline pour aller murmurer : - Mon père ! Mais le Ciel ne sera pas noir et le père répondra. Le fils ira dans le désert de la politique, il y rencontrera la tentation, il y succombera, et le père vicié, ira main dans la main avec le diable de notre époque, comme toujours.

31 décembre 2007

Du législateur

« L’imagination […] va d’elle-même à délivrer les muscles. C’est ainsi qu’une pensée mal réglée tombe si aisément dans les solutions de force. » (Alain, Eléments de philosophie, « Des passions », XI).

 

   Il y a quelque chose d’inexorable dans la brutalité, parce que celle-ci ne pense jamais. Elle est le ton même de la violence. C’est la brutalité soutenue, continue, qui force sèchement à emprunter une direction précise, sans négociations ni pourparlers. Elle devient, à répétition, une pression vive et angoissante qui s’exerce sur le corps et l’esprit.

La brutalité dont nous parlons n’est pas celle qui règne entre les hommes, car il ne s’agirait que d’une violence interne, horizontale. Bien au contraire, la brutalité la plus aberrante est celle qui s’impose à notre nature, et qui est assez verticale pour surplomber et agir avec une telle puissance qu’elle désorganise d’un coup la vie de tous. La brutalité n’est propre qu’au législateur.

Elle est aujourd’hui présente et ancrée. Elle nous a tellement vite désorientés, que beaucoup en sont convaincus. Elle se traduit par une méthode rapide et efficace qui passe d’abord par une mystification rhétorique puis par l’application concrète de celle-ci. Crise des valeurs, déni du passé, tyrannie du langage, transposition de l’humain vers l’argent, insulte aux pauvres, rachat de valeurs humanistes au nom d’une cause politique : le pouvoir du législateur veut s’étendre au privé puis au spirituel, tend à l’universalité, et remet au goût du jour le fantasme de la Vérité idéologique.

Notre pays, comme beaucoup d’autres, traverse une épreuve à laquelle il a voulu lui-même s’essayer, celle que l’on nomme populisme. Et il est évident qu’en dessinant la société comme on la veut, il devient plus aisé d’en critiquer ce qui nous arrange. C’est bien pour cela que le discours du législateur est un trompe-l’œil. Et lorsque sa parole flatte la partie la plus utilisée, la plus superficielle de la raison, nous sommes certains d’aboutir à une suite d’évidences, que nul ne pensera à remettre en cause. Dans une telle situation, il n’existe plus vraiment d’ « esprits libres », car tous font de la sophistique du législateur leur norme de jugement.