28 octobre 2009
Les Viellistes, XIII : Marc Anthony ou l'art de l'exigence.
La musique de Marc Anthony est singulière. Vielliste en marge des modes, ayant très tôt emprunté les chemins transversaux, cet « auvergnat de Paris » passe son temps à soigner sa musique, avec un goût toujours redoublé pour la précision. Avec Valentin Clastrier, M. Anthony est l’un des seuls à faire entrer autant d’exigence dans le jeu de vielle. Son détaché redoutable, sec et très technique sait aussi bien assouplir et embellir des mélodies traditionnelles que des compositions plus récentes et compliquées. Quelques chefs-d’œuvre de ce musicien comme la suite de bourrées Quasi-modal témoignent de la recherche et de la finesse de ce grand talent.
Il y a une atmosphère de la musique de Marc Anthony, étroitement liée à l’homme, serein, d’un calme olympien, sans cesse réfléchi et clairvoyant. Cette musique, claire et minérale est charriée par une grande tradition, qu’elle renouvelle avec une rare performance. M. Anthony excelle aussi bien sur des vielles acoustiques que sur des modèles électroacoustiques de prédilection.
On écoutera Nobody Noce puis Quasi-modal, extraits de Marc Anthony, Vielle à roue, publié chez Cinq Planètes :
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19 juillet 2009
Les viellistes, XII : Finesse de Jean-Claude Laporte
La vielle, instrument en pleine mutation, connaît aujourd’hui de véritables génies : de Gilles Chabenat à Grégory Jolivet, de multiples instrumentistes ont su renouveler la pratique de l’instrument et imposer des styles particuliers. En sens contraire, certains viellistes sont restés fidèles à un répertoire traditionnel maintenant centenaire, et s’efforcent de rendre avec la plus grande finesse les airs anciens hérités des maîtres puis de composer dans cet esprit. Jean-Claude Laporte (né en 1944), élève de Gaston Guillemain, est un des grands noms de la vielle traditionnelle. Son jeu, moyennement gras et surtout virtuose, offre un doigté très fleuri et dansant. Le détaché de Laporte, toujours enveloppé, s’apprécie sur les valses et autres airs à trois temps. Lors d’un Festivielle, chaque année au Châtelet-en-Berry, Laporte jouait Cerisier rose et pommier blanc, et nous livrait alors le répertoire musette auquel l’instrument s’est plié au milieu du XXème siècle. L’écrivain Nancy Huston définissait ainsi le musicien : « C'est bouleversant quand on y pense : à lui seul, Jean-Claude Laporte relie deux siècles de musique berrichonne ! En aval, c'est de Gaston Guillemain, né en 1877, qu'il a appris ses tout premiers morceaux et en amont, il en compose aujourd'hui pour ses petites-filles, qui vivront sans doute jusqu'à 2077 ! »
Nous écouterons P’tit Louis, composition de Jean-Claude Laporte extraite de Coup de 4, Passerelles (2007).
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06 novembre 2008
Pourquoi faire des chroniques sur les viellistes ?
Au XXIème siècle, la vielle est un instrument singulier : bête curieuse appartenant au folklore, elle devient l’instrument qui s’est métamorphosé sans que l’on sache vraiment bien à partir de quoi il y eut métamorphose. Le détaché reste la particularité qui, plus encore que la roue, cause encore du tort à l’instrument. Mersenne, au XVIIème siècle se battait déjà pour combattre les critiques visant le « crin-crin » de la vielle, qui lui ôtait du raffinement.
Ainsi, l’ère de l’électroacoustique, avec ses douces sonorités et son détaché net et précis, pourrait dispenser le joyeux musicien d’un passage sur sa vieille amie acoustique et ses innombrables caprices. Heureusement, même si nous croyons fort qu’il en sera bientôt ainsi, l’heure n’est pas encore venue et la vielle traditionnelle a encore de beaux jours devant elle. La sonorité puissante et douloureuse, le bourdon tendu sur la mélodie, donnent à la vielle une force d’émotion incomparable : joie ou mélancolie. Il faut écouter Jolivet pour avoir envie de danser ; goûter les chanterelles d’André Dubois pour faire couler vos larmes. Il faut tendre l'oreille vers ces musiciens capables de témoigner de toutes les possibilités de cet instrument. Au jeune « vielleux », Dubois s’adressait en ces termes : « A mesure que tu prendras de l’âge, tu auras le souci de mieux faire chanter ta vielle avec des morceaux plus calmes et mieux choisis ». Voici bien une leçon de sagesse, dans laquelle la musique ne peut devenir un chant que si l’on fait corps avec son instrument. La vielle y invite.
Nous jouons ici la Valse nouvelle de Patrick Bouffard :
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31 octobre 2008
Les viellistes, XI : Frédéric Paris et son premier amour
C’est parler d’un monde entier que d’évoquer la figure incontournable de Frédéric Paris, tour à tour vielliste, cornemuseux, accordéoniste et clarinettiste d’un grand talent. Devenu un modèle malgré lui, véritable musicien traditionnel car multi-instrumentiste, il verra se construire la musique de Patrick Bouffard, de Gilles Chabenat et de bien d’autres. Sobre, ne se montrant jamais, c’est dans l’ombre que travaille Paris, auteur d’une multitude d’airs devenus désormais des classiques. Aujourd’hui, c’est davantage à la clarinette (De l’eau et des amandes, 1995 ; Live en Flandre, 2007 [avec Gilles Chabenat]) ou à l’accordéon diatonique (Rue de l’oiseau, 1987) que nous retrouvons le musicien, dont la virtuosité est incontestable. Formé très jeune à la vielle par Gaston Rivière et André Dubois, Paris travaille son instrument en écoutant de vieux enregistrements de Gaston Guillemain. Il forme avec Bernard Blanc (vielle) et son frère Jean-Claude Blanc (cornemuse) le trio des Vielleux du Bourbonnais, qui mènera en 1979, à l’enregistrement d’un bel album. Le style de Frédéric Paris dont le détaché est propre et le clavier très frais, laisse apparaître un jeu étonnant, très dynamique et rythmé, hérité de ses maîtres.
On écoutera Frédéric Paris jouant Pourquoi Pas ?, une valse de Gaston Guillemain (in Vielleux du Bourbonnais, 1979.)
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25 septembre 2008
Les viellistes, X : Les mondes de Matthias Loibner
Si beaucoup de viellistes ne résistent pas longtemps aux cases dans lesquelles nous voulons les ranger pour plus de facilité, il en existe au moins un qui s’y sentira trop à l’étroit pour ne pas y rester. Matthias Loibner (né en 1969) est un instrumentiste étonnant, dont la musique puise aussi bien ses influences dans la tradition populaire d’Autriche que dans la musique baroque ou bien encore contemporaine. Sans cesse en voyage, Matthias Loibner témoigne par sa musique des multiples influences qu’il subit au cours de ses périples. Sa vielle devient le point de rencontre de multiples cultures. Après avoir étudié la guitare et le piano, et suivi des cours de composition et de direction d’orchestre à Graz, il commence la vielle en 1989 et brille notamment au concours de Saint-Chartier en 1994. Sa technique irréprochable et d’une grande virtuosité, force l’admiration : Matthias Loibner fait parti des viellistes les plus doués de sa génération. En 2005, il publie un premier album Matthias Loibner chez Cinq Planètes, dans lequel il nous livre des oeuvres aussi bien techniques que simples de délicatesse.
Nous écouterons d’abord Makrinitsa, qui relève d’une véritable performance :
Puis Katzensilber, titre interprété uniquement sur les chanterelles. Le vielliste n’utilise pas ici le tour de roue complet mais ne fait que frotter une partie très restreinte de la roue, en donnant des à-coups avec la manivelle.
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12 septembre 2008
Les viellistes, IX : la singularité de Yann Gourdon

L’actualité de la vielle tient à une distinction entre l’acoustique et l’électroacoustique. Il existe aussi, face à cette différence deux attitudes possibles : partager l’idée que les deux pratiques sont radicalement différentes ou admettre que l’exigence technique liée au jeu de vielle en général est la même pour les deux instruments, et ainsi qu’il existe une forme de continuité.
Elève d’Isabelle Pignol puis de Valentin Clastrier, Yann Gourdon (né en 1980) est un vielliste d’avant-garde qui partage la première hypothèse : le jeu de vielle électroacoustique est un monde radicalement nouveau. C’est un univers qu’il expérimente en recherchant inlassablement de nouveaux sons, visant à jouer avec toujours plus de puissance. L’expérience de la saturation et de la résonnance sont, chez ce vielliste, de savoureuses pistes de recherches. Son jeu de vielle, réputé violent, au son râpeux, épais et sombre, nous entraîne dans des mondes inconnus où la vielle devient l’instrument de l’inattendu. Mais ce n’est pas pour autant que Yann Gourdon tourne le dos à la musique traditionnelle : il forme notamment avec le cornemuseux Stéphane Mauchand un duo original. Par conséquent le visage des polkas, bourrées et autres danses du Centre-France devient brute et dépouillé : il s’agit pour l’auditeur et le danseur de nouer un lien mystérieux avec un « terroir » presque imaginaire.
Nous écouterons Yann Gourdon en duo avec Stéphane Mauchand sur deux morceaux enchaînés, Tabadhadin et À table :
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22 avril 2008
Les viellistes, VIII : Nigel Eaton, hurdy-gurdy player.
Evoquer la musique de Nigel Eaton, le grand vielliste britannique, c’est s’aventurer en terre nouvelle. Cela pour plusieurs raisons : l’éclectisme de cet auteur mais aussi sa grâce, sa finesse, dont témoigne une musique novatrice ne cédant jamais aux mélanges brutaux des genres. Il s’agit d’un éclectisme éclairé, au service entier de la vielle. Fils d’un père devenu luthier en 1981, Nigel Eaton est pianiste et violoncelliste de formation. En 1985, il décide de se consacrer à la vielle : quelle chance pour l’instrument ! Du souffle mystique de Loreena McKennitt à Jimmy Page, en passant par les traditionnels de Blowzabella, qu’il aura tous accompagné, le vielliste a confronté la vielle à de nombreux styles musicaux tout en développant son propre jeu : contrairement à Chabenat ou Clastrier, Nigel Eaton n’entre pas dans la radicalité de l’électroacoustique, mais conserve ensemble héritage ancien et nouveaux procédés techniques. Les albums The Duellists (1997) et Pandemonium (2002), consacrent le parcours savoureux et varié de ce virtuose. Sa musique, acceptant volontiers des sons électroniques, reste soucieuse de préserver la finesse du jeu. Le détaché d’Eaton, extrêmement précis sert un style ample et presque précieux. Ce vielliste passionné et passionnant nous entraîne vers des horizons où nous aimons le suivre.
Nous écouterons Great Escape, extrait de Pandemonium :
Un morceau plus acoustique, The Duellists :

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10 avril 2008
Les viellistes, VII : sublimité de Valentin Clastrier
Puriste ou non, auditeur, spectateur lointain ou proche, Clastrier (né en 1947) laisse à tous une marque incomparable. Maître incontesté de la vielle, qu’il fait évoluer à grand pas, il fascine, irrite, rebute. Son niveau technique, jusqu’ici inégalé, est le fruit d’une recherche permanente. Issu d’un milieu non traditionnel, passionné de musique contemporaine, de jazz et de sons plus orientaux, ce vielliste surdoué, élève de Louis Martini, est à l’origine de nombreuses innovations sur l’instrument : avec le luthier Denis Siorat, il met au point les premières vielles électroacoustiques dont le nombre de cordes et par conséquent de possibilités, sont bien supérieures à la vielle acoustique.
Il publie en 2006 un livre La vielle & l’univers de l’infinie roue-archet, que l’on pourrait qualifier de méthode, bien que l’auteur s’en défende. Dans ce traité «non-méthodique » attendu, Valentin Clastrier propose une conception plus complexe et plus précise du jeu de vielle. Concernant le détaché, qu’il est un des rares à considérer comme un art du « doigté », il distingue trois grands groupes de coups de poignet, au lieu de deux (réguliers, irréguliers) dans l’apprentissage classique : les coups primaires (les réguliers), secondaires (les irréguliers) et tertiaires (comprenant les coups composés, composés-irréguliers, relâchés, relâchés-irréguliers et décalés). Parmi ces coups ou détachés, certains sont désignés par Clastrier comme générateurs : ce sont des coups (semblables à des schèmes) qui engendrent d’autres coups plus complexes. Voici par exemple le schéma du détaché de huit (in Imageries des coups de poignet, p. 96)

A l'écoute, même pour un vielliste, la musique de Clastrier nous désoriente. Puis, quelques secondes après, l'on se sent happé dans le court d'un voyage. La mélodie joue d'étranges notes, semblables au paysage qui défile très vite, par-delà les vitres d'un wagon. Sur scène, Clastrier interprète merveilleusement, les yeux mi-clos, la vielle contre le ventre - fusion de deux corps - célébrant à travers la musique, une union immédiate, sauvage mais retenue, entre le musicien et le cycle de l'archet infini. Emportant la vielle vers le sublime, c’est-à-dire jusqu’à l’effroi même. Clastrier espère avec modestie, même si cela est très peu probable, qu’il sera « dépassé ».
Nous écouterons Comme dans un train pour une étoile, extrait de l’album Hérésie (1991) :
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01 avril 2008
Les viellistes, VI : Patrick Bouffard et la tradition
Au milieu des années quatre-vingt, le monde de la musique traditionnelle découvre un nouvel instrumentiste, dont on cerne encore mal le jeu. Influencé par le style bourbonnais, grand admirateur de Gaston Rivière, le nouveau petit prince de la vielle est arrivé. Patrick Bouffard, né en 1963, nous offre alors une musique déroutante, qu’il fait sortir d’une vielle unique. Cette vielle, c’est une Nigout de 1880, dont le son fascinera viellistes et luthiers, qui tentent en vain d’en reproduire le son. La vielle de Bouffard est unique, et son jeu aussi. Malgré un détaché très gras et peu précis mais très rythmique, la force de ce vielliste tient à un jeu de clavier exceptionnel, et à un doigté d’une virtuosité inouïe. Au-delà de l’évolution des types de jeux, et la transformation continue de l’instrument, Patrick Bouffard a préféré rester fidèle à la vielle classique et à la tradition bourbonnaise et berrichonne. Cependant, sa musique se dirige volontiers vers les métissages de toutes sortes, dont les résultats sont plus ou moins appréciables.
Nous écouterons d’abord Patrick Bouffard interprétant Le dénicheur, uniquement au clavier, sur la première chanterelle :
Le voici en duo avec Gilles Chabenat sur l'Anglard suivi de Plumet. On reconnaît son jeu gras et percutant :
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20 mars 2008
Les viellistes, V : La méthode Dubois
André Dubois, aux yeux bleus translucides, c’est d’abord une Posture, des années entières de jeu, l’Amour de la vielle. « Lorsque j’ai commencé la vielle » me dit-il, « Jean Roux me disait que ça n’était pas gagné ! ». Voilà ce que m’avait répondu Dubois, alors que je le félicitais, le sourire aux lèvres. Dernier survivant d’une génération illustre, cet octogénaire, passé maître dans son art, a formé directement et indirectement une multitude de joueurs. Initié par son ami Jean Roux, vielliste de renom, il est l’auteur d’une méthode de vielle qui fait référence aujourd’hui encore. Le jeu d’André Dubois, contrairement aux apparences, est assez particulier. Beaucoup vous diront que son détaché est d’une terrible efficacité et qu’André Dubois est un des premiers adeptes d’un jeu de clavier riche en notes ! Tout cela est bien vrai, mais ce serait oublier que cet homme-là est capable des nuances les plus fines et les plus délicates. Virtuose et bon vivant, le mélange donne un résultat détonnant : celui d’avoir fait danser plusieurs générations. Sa vielle devient alors un secret tout entier, regorgeant d’airs anciens, de petits bijoux oubliés que Dubois nous offre, à l’occasion d’une rencontre… et pourquoi pas autour d’un verre de Sancerre ! Nous lui laissons maintenant la parole :
« Elève, cher ami,
Je dis « cher ami », car toi qui vas apprendre à jouer de la vielle, tu es déjà mon ami.
Mais ne crois pas que, parce que tu auras une vielle sur tes genoux, une méthode pour te guider et un professeur pour te conseiller, tu sauras déjà jouer. Non, ce n’est pas simple ; il faudra, avec tout cela, travailler tous les jours si possible, ne jamais te décourager, surtout au début où l’accordage est difficile – la corde grince si tu as mis trop de coton ou de colophane – mais grâce à ton courage tu sortiras de ce premier pas et, au fur et à mesure de tes progrès, tu découvriras la vielle, tu joueras plus souvent car ce sera de plus en plus passionnant.
Et alors tu deviendras un bon vielleux et tu auras l’occasion de jouer avec d’autres bons vielleux ; et à partir de ce moment-là, je te demanderai de ne plus copier les autres. Tu devras te faire une personnalité et ton jeu devra être le reflet de ton tempérament et de ta province.
Tu brilleras par ton jeu qui te deviendra propre avec un instrument que tu sauras dominer, et alors, comme on dit, tu seras un virtuose [...] » (Méthode de vielle, Introduction, 1985)
Ecoutons André Dubois jouer une de ses propres compositions, Nany, en hommage à son épouse, extrait de l’album Morceaux de plaisir (2004) :
Une interprétation d’une tyrolienne assez difficile, en duo avec son fils Gilles :
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