16 juin 2008

Saisir l'esprit

Faut-il en finir, comme le voulait Sartre, avec l'intériorité ? Ce dernier pourtant, maudissant la conscience pleine de Bergson et des spiritualistes, voulait un esprit qui se réduisit à un "grand vent"... Mais la volta sartrienne ne tient pas. Sur ses vieux jours, le philosophe déclare : "Quelqu'un qui m'a beaucoup influencé, mais pas directement, ça ne se voit pas, c'était Proust." D'ailleurs, allons voir du côté de L'enfance d'un chef ! Mais laissons parler les indépassables, Bergson, comme Proust...

 

Proust, Du côté de chez Swann, I, "Combray".

 

 

     "Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m'embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l'entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m'aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j'aimais tant, j'en arrivais à souhaiter qu'il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n'était pas encore venue. Quelquefois quand, après m'avoir embrassé, elle ouvrait ma porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire "Embrasse-moi une fois encore", mais je savais qu'aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu'elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m'embrasser, en m'apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher de m'en faire perdre le besoin, l'habitude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu'elle m'avait apporté un instant avant, quand elle avait penché sur mon lit sa figure aimante, et me l'avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m'endormir. Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir."

22 janvier 2008

Dans la rue

 

L’eau glissait devant moi, traçant sur le sol d’innombrables petits filets. Je courais vite, en oubliant presque ma respiration douloureuse. L’eau s’était maintenant déposée sur mes pupilles, comme une chape uniforme : j’étais aveugle pour un instant.

 

- Saleté !

 

L’insulte venait de loin, comme du fond d’une boite. Son écho se perdit dans le brouhaha des passants, pour ne laisser place qu’à des cris indistincts. La ville, je la connaissais bien, j’y étais née et j’y mourrai sans doute ; elle ne m’étonnait pas. Elle m’avait forcé à vivre, et je parle de force parce que je n’avais rien choisi : elle m’avait tout imposé. Je mangeais ce qu’elle m’offrait, je dormais dans des endroits que le hasard avait doté d’un toit de ciment, de carton, de papier mâché.

 

- Merde ! C’est quoi ?

 

Un type s’excuse a peine. J’assiste, comme d’habitude, à sa poésie d’injures, gratuite, sans m’avoir regardé.

 

 

- Cinq euros madame… non, les cacahuètes grillées c’est cinq euros…

 

Moi je n’aimais pas trop les cacahuètes et toutes ces cochonneries écoeurantes, pourtant je regardais ça, assise devant un tas de poubelles. Je fermais les yeux et je sentais les odeurs, j’essayais de distinguer les bruits lointains. Il m’arrivait d’être tellement concentrée, que je percevais le ronronnement des voitures sur le périphérique. J’ai eu le temps de souffler, et j’ai retrouvé la vue. Le nez me gratte un peu et c’est bon signe, c’est peut-être un jour de chance. Je regarde sur la droite, ça doit venir de ce côté, mais il va falloir se pencher.

- Bordel !

- Vous n’avez pas de chariot ?

- Faut dire ça au patron ! C’est tout juste s'il pense à nous payer… alors un chariot !

 

Et le bonhomme soulevait péniblement sa cagette, pour la jeter sur le comptoir de la boutique avec un grand soulagement. En posant discrètement une patte sur la vitrine, je vis qu’il y avait là au moins une douzaine d’emmentals… Il y en aura sans doute un peu pour un petit ventre de souris.

28 octobre 2007

Ecrire

     Il y a cela d'étrange, dans l'Ecriture, qu'elle ne dise pas les choses. On trouve toujours beaucoup de pauvreté à parcourir une syntaxe baignée de nécessité dont les mots sont utiles à l'expression. Nous voulons dire que l'écriture ne doit jamais être motivée par la volonté de dire, c'est-à-dire rendre la rudesse et la résistance des objets, la complexité et la forme même de nos idées. Ecrire n'est pas dessiner.

Pour que les mots s'agencent, et lorsqu'il y a écriture, surgit du même coup un déracinement des choses et des idées. Ecrire n'est ni plus ni moins que de les couper de leurs racines matérielles ou idéelles, pour qu'elles deviennent des choses écrites. Le mouvement de la plume, irrégulièrement continu, s'accompagne toujours d'une sorte de lévitation, qui est celle du style. Parce que le style est la rencontre entre ce qui vient à l'esprit et ce que cet esprit en fait, il ne peut qu'en résulter une tension étrange, qui fait se lever l'imaginaire de la plume. Lorsque ce style, qui est la réalité même, s'épanche sur la page, il dessine non plus le réel mais une valeur de celui-ci. En ce sens, ce qui fait la richesse de l'écriture, c'est qu'elle vaut toujours plus que ce sur quoi elle écrit, parce qu'elle le transforme. Et les hommes ne parlent jamais du réel, mais ils discutent toujours sa valeur : écrire n'est jamais un acte réaliste, ni sur-réaliste, mais la célébration de leur entrelacs.