18 juin 2009
L'élégie particulière de Jacques Chessex

Pardon mère, ouvrage récent de Jacques Chessex, s’ouvre sur une parole de Jean, pleine de regret et de doute. Mais ce n’est pas le livre de la démission ni du brouillard pathétique : il est gros de lucidité.
L’auteur regrette de ne pas avoir célébré sa mère dans toute sa simplicité, pour ce qu’elle avait de rassurant et de pudique alors que cette femme l’aimait « jalousement ».
D’abord la langue : le verbe remarquable de Jacques Chessex, d’un accent poétique souvent inattendu. Et la poésie de l’auteur est toujours proche du sensible, c’est une musicalité qui naît de l’effleurement des larmes : jamais l’auteur ne se lamente mais toujours il élève, augmente et rend à la tristesse sa dignité intellectuelle. En cela, l’ouvrage est un véritable tombeau.
« O mère. Qui est le plus puni dans cette terrible image de nous, à cet instant, dans ta chambre de la Pensée, ton dernier lieu même pas à toi sur cette terre : toi si proche de ta mort, ou moi qui te survivrai pour revoir à chaque moment ton tendre spectre martyrisé entre la mémoire de ta vie, ton amour de moi, et le néant où tu vas. » (p. 62)
C’est l’impitoyable condamnation : survivre à sa mère lorsque l’on se considère désormais comme un mauvais fils.
Et pourtant l’auteur ne cherche pas à devenir Richard Ford, qu’il cite en enviant l’amour de ce dernier pour sa propre mère. Il accepte tout. Mais il transfigure ses remords en un beau tableau poétique dans lequel les élans sont toujours maîtrisés par quelques souvenirs ou anecdotes.
Lorsque l’auteur évoque les Bladt, famille juive que sa mère fréquentait, ce sont aussi les horreurs de Payerne qui reviennent, comme ce Juif pour l’exemple sur lequel Jacques Chessex vient récemment d’écrire un livre.
C’est un combat, aussi, entre une mère à la morale austère mais juste et la montée de l’intolérance : le Calvinisme contre l’idéologie folle du Reich.
Vaine résistance, mais noble effort : mère dont tout traduit la noblesse. Le « chant d’un merle », « oiseau tenace » qui « fouille » le cœur de l’auteur et dont chaque trille lui rappelle les reproches de sa mère, qu’il pense avoir délaissé.
Or l’amour est bien là, plus fort que tout, qui le force à écrire ce livre...
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30 novembre 2008
Le Cantique de Mesa
Marque du déchirement claudélien, je vous donne à lire aujourd’hui le Cantique de Mesa (in Partage de midi, acte III). Mésa s’adresse à Dieu avec une violence sublime.
Me voici dans ma chapelle ardente !
Et de toutes parts, à droite, à gauche, je vois la forêt des flambeaux qui m’entoure !
Non point de cires allumées, mais de puissants astres, pareils à des grandes vierges flamboyantes.
Devant la face de Dieu, telles que dans les saintes peintures on voit Marie qui se récuse !
Et moi, l’homme, intelligent,
Me voici couché sur la Terre, prêt à mourir, comme sur un catafalque solennel,
Au plus profond de l’univers et dans le milieu même de cette bulle d’étoiles et de l’essaim et du culte.
Je vois l’immense clergé de la Nuit avec ses Évêques et ses Patriarches.
Et j’ai au-dessus de moi le Pôle et à mes côtés la tranche, et l’Équateur des animaux fourmillants de l’étendue.
Cela que l’on appelle Voie lactée, pareil à une forte ceinture !
Salut, mes sœurs ! aucune de vous, brillantes !
Ne supporte l’esprit, mais seule au centre de tout, la Terre
A germé son homme, et vous, comme un million de blanches brebis,
Vous tournez la tête vers elle qui est comme le Pasteur et comme le Messie des Mondes !
Salut, étoiles ! Me voici seul ! Aucun prêtre entouré de la pieuse communauté
Ne viendra m’apporter le Viatique.
Mais déjà les portes du Ciel
Se rompent et l’armée de tous les Saints, portant des flambeaux dans leurs mains,
S’avancent à ma rencontre, entourant l’Agneau terrible !
Pourquoi ?
Pourquoi cette femme ? Pourquoi la femme tout d’un coup sur ce bateau ?
Qu’est-ce qu’elle s’en vient faire avec nous ? Est-ce que nous avions besoin d’elle ? Vous seul !
Vous seul en moi tout d’un coup à la naissance de la Vie,
Vous avez été en moi la victoire et la visitation et le nombre et l’étonnement et la puissance et la merveille et le son !
Et cette autre, est-ce que nous croyons en elle ? Et que le bonheur est entre ses bras ?
Et un jour, j’avais inventé d’être à Vous et de me donner,
Et cela était pauvre. Mais ce que je pouvais,
Je l’ai fait, je me suis donné,
Et Vous ne m’avez point accepté, et c’est l’autre qui nous a pris.
Et dans un petit moment je vais Vous voir et j’en ai effroi
Et peur dans l’Os de mes os !
Et Vous m’interrogerez. Et moi aussi je vous interrogerai !
Est-ce que je ne suis pas un homme ? Pourquoi est-ce que Vous faites le Dieu avec moi ?
Non, non, mon Dieu ! Allez, je ne Vous demande rien !
Vous êtes là et c’est assez. Taisez-Vous seulement,
Mon Dieu, afin que votre créature entende ! Qui a goûté à votre silence,
Il n’a pas besoin d’explication.
Parce que je Vous ai aimé
Comme on aime l’or beau à voir ou un fruit, mais alors il faut se jeter dessus !
La gloire refuse les curieux, l’amour refuse les holocaustes mouillés. Mon Dieu, j’ai exécration de mon orgueil !
Sans doute je ne Vous aimais pas comme il le faut, mais pour l’augmentation de ma science et de mon plaisir.
Et je me suis trouvé devant Vous comme quelqu’un qui s’aperçoit qu’il est seul.
Eh bien ! j’ai refait connaissance avec mon néant, j’ai regoûté à la matière dont je suis fait.
J’ai péché fortement.
Et maintenant, sauvez-moi, mon Dieu, parce que c’est assez !
C’est Vous de nouveau, c’est moi ! Et Vous êtes mon Dieu et je sais que Vous savez tout.
Et je baise votre main paternelle, et me voici entre vos mains comme une pauvre chose sanglante et broyée !
Comme la canne sous le cylindre, comme le marc sous le madrier.
Et parce que j’étais un égoïste, c’est ainsi que vous me punissez
Par l’amour épouvantable d’un autre !
Ah ! je sais maintenant
Ce que c’est que l’amour ! et je sais ce que Vous avez enduré sur votre croix, dans ton Cœur,
Si vous avez aimé chacun de nous
Terriblement comme j’ai aimé cette femme, et le râle, et l’asphyxie, et l’étau !
Mais je l’aimais, ô mon Dieu, et elle m’a fait cela !
Je l’aimais, et je n’ai point peur de Vous,
Et au-dessus de l’amour
Il n’y a rien, et pas Vous-même ! et Vous avez vu de quelle soif, ô Dieu, et grincement des dents,
Et sécheresse, et horreur et extraction,
Je m’étais saisi d’elle ! Et elle m’a fait cela !
Ah, Vous Vous y connaissez, Vous savez, Vous
Ce que c’est que l’amour trahi ! Ah, je n’ai point peur de Vous !
Mon crime est grand et mon cœur est plus grand, et votre mort seule, ô mon Père,
La mort que Vous m’accordez, la mort seule est à la mesure de tous deux !
Mourons donc et sortons de ce corps misérable !
Sortons, mon âme, et d’un seul coup éclatons cette détestable carcasse !
La voici déjà à demi rompue, habillée comme une viande au croc, par terre ainsi qu’un fruit entamé.
Est-ce que c’est moi ? Cela de cassé,
C’est l’œuvre de la femme, qu’elle le garde pour elle, et pour moi je m’en vais ailleurs.
Déjà elle m’avait détruit le monde et rien pour moi
N’existait qui ne fût pas elle et maintenant elle me détruit moi-même.
Et voici qu’elle me fait le chemin plus court.
Soyez témoin que je ne me plais pas à moi-même !
Vous voyez bien que ce n’est plus possible !
Et que je ne puis me passer d’amour, et à l’instant, et non pas demain, mais toujours, et qu’il me faut la vie même, et la source même,
Et la différence même, et que je ne puis plus,
Je ne puis plus supporter d’être sourd et mort !
Vous voyez bien qu’ici je ne suis bon à rien et que j’ennuie tout le monde
Et que pour tous je suis un scandale et une interrogation.
C’est pourquoi reprenez-moi et cachez-moi, ô Père, en votre giron !
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16 juin 2008
Saisir l'esprit
Faut-il en finir, comme le voulait Sartre, avec l'intériorité ? Ce dernier pourtant, maudissant la conscience pleine de Bergson et des spiritualistes, voulait un esprit qui se réduisit à un "grand vent"... Mais la volta sartrienne ne tient pas. Sur ses vieux jours, le philosophe déclare : "Quelqu'un qui m'a beaucoup influencé, mais pas directement, ça ne se voit pas, c'était Proust." D'ailleurs, allons voir du côté de L'enfance d'un chef ! Mais laissons parler les indépassables, Bergson, comme Proust...
Proust, Du côté de chez Swann, I, "Combray".
"Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m'embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l'entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m'aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j'aimais tant, j'en arrivais à souhaiter qu'il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n'était pas encore venue. Quelquefois quand, après m'avoir embrassé, elle ouvrait ma porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire "Embrasse-moi une fois encore", mais je savais qu'aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu'elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m'embrasser, en m'apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher de m'en faire perdre le besoin, l'habitude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu'elle m'avait apporté un instant avant, quand elle avait penché sur mon lit sa figure aimante, et me l'avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m'endormir. Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir."
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22 janvier 2008
Dans la rue
L’eau glissait devant moi, traçant sur le sol d’innombrables petits filets. Je courais vite, en oubliant presque ma respiration douloureuse. L’eau s’était maintenant déposée sur mes pupilles, comme une chape uniforme : j’étais aveugle pour un instant.
- Saleté !
L’insulte venait de loin, comme du fond d’une boite. Son écho se perdit dans le brouhaha des passants, pour ne laisser place qu’à des cris indistincts. La ville, je la connaissais bien, j’y étais née et j’y mourrai sans doute ; elle ne m’étonnait pas. Elle m’avait forcé à vivre, et je parle de force parce que je n’avais rien choisi : elle m’avait tout imposé. Je mangeais ce qu’elle m’offrait, je dormais dans des endroits que le hasard avait doté d’un toit de ciment, de carton, de papier mâché.
- Merde ! C’est quoi ?
Un type s’excuse a peine. J’assiste, comme d’habitude, à sa poésie d’injures, gratuite, sans m’avoir regardé.
- Cinq euros madame… non, les cacahuètes grillées c’est cinq euros…
Moi je n’aimais pas trop les cacahuètes et toutes ces cochonneries écoeurantes, pourtant je regardais ça, assise devant un tas de poubelles. Je fermais les yeux et je sentais les odeurs, j’essayais de distinguer les bruits lointains. Il m’arrivait d’être tellement concentrée, que je percevais le ronronnement des voitures sur le périphérique. J’ai eu le temps de souffler, et j’ai retrouvé la vue. Le nez me gratte un peu et c’est bon signe, c’est peut-être un jour de chance. Je regarde sur la droite, ça doit venir de ce côté, mais il va falloir se pencher.
- Bordel !
- Vous n’avez pas de chariot ?
- Faut dire ça au patron ! C’est tout juste s'il pense à nous payer… alors un chariot !
Et le bonhomme soulevait péniblement sa cagette, pour la jeter sur le comptoir de la boutique avec un grand soulagement. En posant discrètement une patte sur la vitrine, je vis qu’il y avait là au moins une douzaine d’emmentals… Il y en aura sans doute un peu pour un petit ventre de souris.
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28 octobre 2007
Ecrire
Il y a cela d'étrange, dans l'Ecriture, qu'elle ne dise pas les choses. On trouve toujours beaucoup de pauvreté à parcourir une syntaxe baignée de nécessité dont les mots sont utiles à l'expression. Nous voulons dire que l'écriture ne doit jamais être motivée par la volonté de dire, c'est-à-dire rendre la rudesse et la résistance des objets, la complexité et la forme même de nos idées. Ecrire n'est pas dessiner.
Pour que les mots s'agencent, et lorsqu'il y a écriture, surgit du même coup un déracinement des choses et des idées. Ecrire n'est ni plus ni moins que de les couper de leurs racines matérielles ou idéelles, pour qu'elles deviennent des choses écrites. Le mouvement de la plume, irrégulièrement continu, s'accompagne toujours d'une sorte de lévitation, qui est celle du style. Parce que le style est la rencontre entre ce qui vient à l'esprit et ce que cet esprit en fait, il ne peut qu'en résulter une tension étrange, qui fait se lever l'imaginaire de la plume. Lorsque ce style, qui est la réalité même, s'épanche sur la page, il dessine non plus le réel mais une valeur de celui-ci. En ce sens, ce qui fait la richesse de l'écriture, c'est qu'elle vaut toujours plus que ce sur quoi elle écrit, parce qu'elle le transforme. Et les hommes ne parlent jamais du réel, mais ils discutent toujours sa valeur : écrire n'est jamais un acte réaliste, ni sur-réaliste, mais la célébration de leur entrelacs.
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