25 février 2009

Veille

Au bord

      de l'Indre,

             du soir terreux.

 

Clapotis

        et chants tristes

                   soutiennent

                   la nuit.

 

Au matin,

     la linotte

           et le Coeur

                      éveillé.

21 janvier 2009

Saint-John Perse et la métaphysique : l'exemple du peintre.

"Au vrai, toute création de l'esprit est d'abord "poétique" au sens propre du mot."

                                                                     Perse

 

Sur Toutes choses connues du peintre, paragraphe III de Oiseaux in Amers, 1963.

Du discours prononcé par Saint-John Perse, pour le Nobel 1960, le métaphysicien doit retenir cette phrase essentielle : « Lorsque les philosophes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là le métaphysicien. » C'est une prétention justifiée de la part de Perse qui, aux aurores du structuralisme, ne trouvera aucun dialogue avec la métaphysique. Bien rares sont les penseurs qui, dès le milieu des années 50, correspondent encore avec le Tout. Si Alquié, Bruaire, Marcel en France, et Heidegger en Allemagne, continuent leur recherche de l'Être, Saint-John Perse déclare de son côté que cette quête n’est plus menée.

Le poète se réserve donc le droit de venir à la métaphysique et au problème de l'Être. Mais, quoiqu'il en dise, c'est toujours l'oeil du poète qui s'attèle au travail du philosophe qui a « déserté » sa mission. La parole poétique doit donc être la « liaison avec la permanence et l'unité de l'Être ».

Mais le poète peut-il véritablement se substituer au philosophe ? Il y a d'abord un terrain sur lequel Perse verra sa prétention réduite : celui de l'intelligibilité de l'Être. Le travail du métaphysicien consiste en effet à rendre compte par l'analyse ou la synthèse, des différentes manifestations de l'Être. Non seulement le philosophe met au jour une intuition profonde de l'Être, mais il ne se contente pas d'une simple approche phénoménologique. Sa tâche, en somme, est de donner l'Être en pâture à l'intelligence. L'Être n'est pas simplement une enveloppe de couleurs, de sons, de sensations et de lumière ; il n'est pas construit ni n'est uniquement source d'inspiration : il est profondeur.

Et la profondeur de l'Être, qui nous interdit de refuser l'analyse, nous engage sur la voie de l'intervalle : l'infinie distance entre lui et nous, entre ce que l'on voit et ce qui est. Mais ce qui est ne peut être perçu qu'en nous, par un retour immédiat vers l'intériorité qui introduit un acte entre moi et la chose, qui est celui de l'esprit. 

Par-là même, dans ce paragraphe III de Oiseaux, Perse n'y est plus : « Toutes choses connues du peintre dans l'instant même de son rapt, mais dont il doit faire abstraction pour rapporter d'un trait, sur l'aplat d la toile, la somme vraie d'une mince tâche de couleur ». Voici la première contradiction. Perse parle de « rapt » de la chose, c’est-à-dire capturée comme telle par le peintre. De plus, selon lui, la chose est abstraite, transposée dans l'esprit par l'élan artistique. Or Perse distingue une saisie première qui serait immédiate, d'une saisie seconde qui se matérialiserait dans le geste pictural. Mais nous ne voyons pas par quel mystère, la première saisie serait possible.

L'esprit ne saisit jamais la chose brute car toujours déjà cette chose est esprit, parce qu'il n'y a de réalité que par l'opération. Si ce rapt réaliste existe, il faut alors que l'on nous dise par quel miracle. Si ensuite, Perse revient à l'esprit, condition de la production artistique, une nouvelle contradiction survient pourtant : « Tâche frappée comme d'un sceau, elle n'est pourtant chiffre ni sceau, n'étant signe ni symbole, mais la chose même dans son fait et sa fatalité ». Mais la chose même est en-deçà de l'esprit. Dès que l'acte s'approprie le monde, la chose devient originale et n'est plus, finalement, dans sa pauvreté de chose. Car les choses connues du peintre ne sont pas les choses, mais les « choses connues ». La chose même est à connaître, puis disparaît dans la connaissance.

20 janvier 2009

Contre un article de Philippe Petit

Dans un article ancien paru dans Marianne en septembre 2006, le journaliste Philippe Petit dénonçait la « pensée tiède » ; appellation sous laquelle il rangeait André Comte-Sponville, Monique Canto-Sperber, Luc Ferry  ou encore André Glucksmann. Il reprochait à cette pensée ennuyeuse le confort moral, une habitude consistant à répéter des évidences et surtout à se détacher du monde réel, puisque M. Petit semble distinguer monde réel et monde des idées. Par cette simple distinction, tout est dit.

Ainsi, bordés par ces spiritualismes fumeux nous n’avons « plus rien à dire, juste à acquiescer ou à avaler la tisane ».

A cela, M. Petit ajoute que cette pensée tiède a des modèles : Lavelle et Le Senne. En effet, écrit M. Petit, « aujourd’hui, les vapeurs sont revenues, et avec elles un nouveau spiritualisme qui fit la gloire de René Le Senne (1882-1954) et de Louis Lavelle (1883-1951). La pensée tiède aime la douceur moite des grandes idées qui ne font de la peine à personne : la liberté, le respect, la tolérance, la  créativité » et il ajoute que « la pensée tiède est une pensée sans négatif, Rousseauisme à rebours […] la haine du négatif développe une vision angélique du monde ».

Il faut bien avouer que si Philippe Petit arrive tant bien que mal à écrire[1] sur Sartre, il est beaucoup moins à l’aise sur Lavelle et Le Senne. L’évidence saute aux yeux, M. Petit cède à la tentation de beaucoup de journalistes : combler le vide et cacher son incompétence en la matière par le style (et quel style !). Chez aucun des auteurs qu’il cite il n’y a d’ « unanimisme » (M. Petit devrait aussi lire, pour se renseigner, l’étude déjà ancienne mais non moins instructive de Cuisenier sur Romains) ni même de « haine du négatif ». Lavelle, dès la publication de son traité De l’Être a bien conscience des formes de la négativité et de la présence même de l’angoisse qui reconnaît en nous cet aspect de «  notre vie sur le tranchant d’une lame entre l’être et le néant »[2] De même, sa conception de la liberté n’est pas réduite à une abstraction béate, en ce sens que la liberté se confronte toujours déjà à l’incarnation du moi dans un corps, dans un monde, dans une histoire. Mon existence individuelle « suppose d’abord l’acceptation de mon être individuel et de sa situation historique, sans évasion ni envie, ensuite la recherche de ma vocation personnelle, c’est-à-dire d’une correspondance entre l’exercice de ma liberté et les puissances ou les occasions qui lui sont offertes. »[3] Il n’y a là dedans aucun excès d’abstraction ou confort existentiel, et encore moins chez Le Senne qui fonde toute sa philosophie sur la négativité de l’obstacle, et pour qui, par exemple « l’essence de la moralité consiste à affronter la contradiction, celle de l’immoralité à s’en détourner »[4]: de quel angélisme M. Petit veut-il parler, si ce n’est celui qui a pu naitre d’une connaissance des œuvres de seconde main ?

S’il faut toujours éviter les attaques envers la personne, on ne peut du moins s’empêcher de se pencher sur ce que représente M. Petit : une culture de l’approximatif et du verbe énervé. Nous préciserons cependant que n’avons rien contre les plumes agitées quand elles participent du talent : ce qui n’est évidemment pas le cas avec ce papier de circonstance de M. Petit. Philosophe de métier, il semble que l’honnêteté intellectuelle se soit courbée, chez ce monsieur, devant sa piètre recherche de style.



[1] N’oublions pas de remercier la radio France Culture pour les grands talents qu’elle entretient : André Velter, Alain Finkielkraut, Philippe Petit…

[2] De l’être, édition de 1943, p. 279.

[3] L’Existence et la Valeur, Paris, Collège de France, 1991, p. 40.

[4] Le Senne, Le Devoir, Paris, PUF, 1950, p. 190.

18 janvier 2009

Rieurs

Le bleu frappait aux fronts

             Rieurs

                Sans qu’ils ne cessent.

 

Ils couraient entre les arbres

             Rieurs

                Sans tomber.

 

Pas de nuages, pas d’oiseaux

             Rieurs

                Ne menacent.

 

Pas encore.

13 janvier 2009

Les valeurs en philosophie

    Lavelle et Le Senne se retrouvent au printemps 1949, au Premier Congrès National de Philosophie, à Mendoza, en Argentine. Lavelle s’exprimera sur La relation de l’esprit et du monde, montrant que « malgré le témoignage des sens et le préjugé de la conscience commune, […] la matière n'est rien sans l'esprit qui la pense, qui définit l'usage qu'on en doit faire et la signification qu'on peut lui donner, ensuite, que c'est l'esprit lui-même qui constitue la réalité véritable, alors que la matière est seulement le moyen par lequel il s'exprime et, si l'on veut, sa manifestation ou son phénomène. ». Le Senne, lui, ira dans le sens de son confrère en montrant que le spiritualisme, loin d’être niais comme a voulu le faire croire Dominique Lecourt dans son essai Les piètres penseurs, doit être une réflexion sur les valeurs en confondant, par conséquent, morale et métaphysique. Nous lirons un extrait de la communication de René Le Senne intitulée La science de l’homme et la philosophie.

 

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