21 janvier 2009
Saint-John Perse et la métaphysique : l'exemple du peintre.
"Au vrai, toute création de l'esprit est d'abord "poétique" au sens propre du mot."
Perse
Sur Toutes choses connues du peintre, paragraphe III de Oiseaux in Amers, 1963.
Du discours prononcé par Saint-John Perse, pour le Nobel 1960, le métaphysicien doit retenir cette phrase essentielle : « Lorsque les philosophes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là le métaphysicien. » C'est une prétention justifiée de la part de Perse qui, aux aurores du structuralisme, ne trouvera aucun dialogue avec la métaphysique. Bien rares sont les penseurs qui, dès le milieu des années 50, correspondent encore avec le Tout. Si Alquié, Bruaire, Marcel en France, et Heidegger en Allemagne, continuent leur recherche de l'Être, Saint-John Perse déclare de son côté que cette quête n’est plus menée.
Le poète se réserve donc le droit de venir à la métaphysique et au problème de l'Être. Mais, quoiqu'il en dise, c'est toujours l'oeil du poète qui s'attèle au travail du philosophe qui a « déserté » sa mission. La parole poétique doit donc être la « liaison avec la permanence et l'unité de l'Être ».
Mais le poète peut-il véritablement se substituer au philosophe ? Il y a d'abord un terrain sur lequel Perse verra sa prétention réduite : celui de l'intelligibilité de l'Être. Le travail du métaphysicien consiste en effet à rendre compte par l'analyse ou la synthèse, des différentes manifestations de l'Être. Non seulement le philosophe met au jour une intuition profonde de l'Être, mais il ne se contente pas d'une simple approche phénoménologique. Sa tâche, en somme, est de donner l'Être en pâture à l'intelligence. L'Être n'est pas simplement une enveloppe de couleurs, de sons, de sensations et de lumière ; il n'est pas construit ni n'est uniquement source d'inspiration : il est profondeur.
Et la profondeur de l'Être, qui nous interdit de refuser l'analyse, nous engage sur la voie de l'intervalle : l'infinie distance entre lui et nous, entre ce que l'on voit et ce qui est. Mais ce qui est ne peut être perçu qu'en nous, par un retour immédiat vers l'intériorité qui introduit un acte entre moi et la chose, qui est celui de l'esprit.
Par-là même, dans ce paragraphe III de Oiseaux, Perse n'y est plus : « Toutes choses connues du peintre dans l'instant même de son rapt, mais dont il doit faire abstraction pour rapporter d'un trait, sur l'aplat d la toile, la somme vraie d'une mince tâche de couleur ». Voici la première contradiction. Perse parle de « rapt » de la chose, c’est-à-dire capturée comme telle par le peintre. De plus, selon lui, la chose est abstraite, transposée dans l'esprit par l'élan artistique. Or Perse distingue une saisie première qui serait immédiate, d'une saisie seconde qui se matérialiserait dans le geste pictural. Mais nous ne voyons pas par quel mystère, la première saisie serait possible.
L'esprit ne saisit jamais la chose brute car toujours déjà cette chose est esprit, parce qu'il n'y a de réalité que par l'opération. Si ce rapt réaliste existe, il faut alors que l'on nous dise par quel miracle. Si ensuite, Perse revient à l'esprit, condition de la production artistique, une nouvelle contradiction survient pourtant : « Tâche frappée comme d'un sceau, elle n'est pourtant chiffre ni sceau, n'étant signe ni symbole, mais la chose même dans son fait et sa fatalité ». Mais la chose même est en-deçà de l'esprit. Dès que l'acte s'approprie le monde, la chose devient originale et n'est plus, finalement, dans sa pauvreté de chose. Car les choses connues du peintre ne sont pas les choses, mais les « choses connues ». La chose même est à connaître, puis disparaît dans la connaissance.
20:07 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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