30 novembre 2008
Le Cantique de Mesa
Marque du déchirement claudélien, je vous donne à lire aujourd’hui le Cantique de Mesa (in Partage de midi, acte III). Mésa s’adresse à Dieu avec une violence sublime.
Me voici dans ma chapelle ardente !
Et de toutes parts, à droite, à gauche, je vois la forêt des flambeaux qui m’entoure !
Non point de cires allumées, mais de puissants astres, pareils à des grandes vierges flamboyantes.
Devant la face de Dieu, telles que dans les saintes peintures on voit Marie qui se récuse !
Et moi, l’homme, intelligent,
Me voici couché sur la Terre, prêt à mourir, comme sur un catafalque solennel,
Au plus profond de l’univers et dans le milieu même de cette bulle d’étoiles et de l’essaim et du culte.
Je vois l’immense clergé de la Nuit avec ses Évêques et ses Patriarches.
Et j’ai au-dessus de moi le Pôle et à mes côtés la tranche, et l’Équateur des animaux fourmillants de l’étendue.
Cela que l’on appelle Voie lactée, pareil à une forte ceinture !
Salut, mes sœurs ! aucune de vous, brillantes !
Ne supporte l’esprit, mais seule au centre de tout, la Terre
A germé son homme, et vous, comme un million de blanches brebis,
Vous tournez la tête vers elle qui est comme le Pasteur et comme le Messie des Mondes !
Salut, étoiles ! Me voici seul ! Aucun prêtre entouré de la pieuse communauté
Ne viendra m’apporter le Viatique.
Mais déjà les portes du Ciel
Se rompent et l’armée de tous les Saints, portant des flambeaux dans leurs mains,
S’avancent à ma rencontre, entourant l’Agneau terrible !
Pourquoi ?
Pourquoi cette femme ? Pourquoi la femme tout d’un coup sur ce bateau ?
Qu’est-ce qu’elle s’en vient faire avec nous ? Est-ce que nous avions besoin d’elle ? Vous seul !
Vous seul en moi tout d’un coup à la naissance de la Vie,
Vous avez été en moi la victoire et la visitation et le nombre et l’étonnement et la puissance et la merveille et le son !
Et cette autre, est-ce que nous croyons en elle ? Et que le bonheur est entre ses bras ?
Et un jour, j’avais inventé d’être à Vous et de me donner,
Et cela était pauvre. Mais ce que je pouvais,
Je l’ai fait, je me suis donné,
Et Vous ne m’avez point accepté, et c’est l’autre qui nous a pris.
Et dans un petit moment je vais Vous voir et j’en ai effroi
Et peur dans l’Os de mes os !
Et Vous m’interrogerez. Et moi aussi je vous interrogerai !
Est-ce que je ne suis pas un homme ? Pourquoi est-ce que Vous faites le Dieu avec moi ?
Non, non, mon Dieu ! Allez, je ne Vous demande rien !
Vous êtes là et c’est assez. Taisez-Vous seulement,
Mon Dieu, afin que votre créature entende ! Qui a goûté à votre silence,
Il n’a pas besoin d’explication.
Parce que je Vous ai aimé
Comme on aime l’or beau à voir ou un fruit, mais alors il faut se jeter dessus !
La gloire refuse les curieux, l’amour refuse les holocaustes mouillés. Mon Dieu, j’ai exécration de mon orgueil !
Sans doute je ne Vous aimais pas comme il le faut, mais pour l’augmentation de ma science et de mon plaisir.
Et je me suis trouvé devant Vous comme quelqu’un qui s’aperçoit qu’il est seul.
Eh bien ! j’ai refait connaissance avec mon néant, j’ai regoûté à la matière dont je suis fait.
J’ai péché fortement.
Et maintenant, sauvez-moi, mon Dieu, parce que c’est assez !
C’est Vous de nouveau, c’est moi ! Et Vous êtes mon Dieu et je sais que Vous savez tout.
Et je baise votre main paternelle, et me voici entre vos mains comme une pauvre chose sanglante et broyée !
Comme la canne sous le cylindre, comme le marc sous le madrier.
Et parce que j’étais un égoïste, c’est ainsi que vous me punissez
Par l’amour épouvantable d’un autre !
Ah ! je sais maintenant
Ce que c’est que l’amour ! et je sais ce que Vous avez enduré sur votre croix, dans ton Cœur,
Si vous avez aimé chacun de nous
Terriblement comme j’ai aimé cette femme, et le râle, et l’asphyxie, et l’étau !
Mais je l’aimais, ô mon Dieu, et elle m’a fait cela !
Je l’aimais, et je n’ai point peur de Vous,
Et au-dessus de l’amour
Il n’y a rien, et pas Vous-même ! et Vous avez vu de quelle soif, ô Dieu, et grincement des dents,
Et sécheresse, et horreur et extraction,
Je m’étais saisi d’elle ! Et elle m’a fait cela !
Ah, Vous Vous y connaissez, Vous savez, Vous
Ce que c’est que l’amour trahi ! Ah, je n’ai point peur de Vous !
Mon crime est grand et mon cœur est plus grand, et votre mort seule, ô mon Père,
La mort que Vous m’accordez, la mort seule est à la mesure de tous deux !
Mourons donc et sortons de ce corps misérable !
Sortons, mon âme, et d’un seul coup éclatons cette détestable carcasse !
La voici déjà à demi rompue, habillée comme une viande au croc, par terre ainsi qu’un fruit entamé.
Est-ce que c’est moi ? Cela de cassé,
C’est l’œuvre de la femme, qu’elle le garde pour elle, et pour moi je m’en vais ailleurs.
Déjà elle m’avait détruit le monde et rien pour moi
N’existait qui ne fût pas elle et maintenant elle me détruit moi-même.
Et voici qu’elle me fait le chemin plus court.
Soyez témoin que je ne me plais pas à moi-même !
Vous voyez bien que ce n’est plus possible !
Et que je ne puis me passer d’amour, et à l’instant, et non pas demain, mais toujours, et qu’il me faut la vie même, et la source même,
Et la différence même, et que je ne puis plus,
Je ne puis plus supporter d’être sourd et mort !
Vous voyez bien qu’ici je ne suis bon à rien et que j’ennuie tout le monde
Et que pour tous je suis un scandale et une interrogation.
C’est pourquoi reprenez-moi et cachez-moi, ô Père, en votre giron !
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27 novembre 2008
Sur le lyrisme de Gisèle Barbotin, II

Il y a deux amours chez cette poétesse. Si le lyrisme amoureux est prégnant, la poésie pastorale est aussi très présente. De ce fait, Barbotin s’inscrit, à sa manière, dans la lignée des bucoliques tels que Rollinat ou Sainson. Dans Toute vie a son charme, elle chante Argenton-sur-Creuse :
« Venise du berry », c’est ainsi qu’on t’appelle,
Ô mon pays !
Et la Gloire à ce nom piqua son immortelle
Quand George Sand rêvait au fond de tes taillis.
Le soleil est plus doux en tes prés, le feuillage
Des peupliers y penche un frémissant ombrage
Où l’oiseau du printemps se plaît à voltiger ;
Et sur la Creuse où flotte un rêve plus léger,
Les bateaux pleins d’amour, de rires et de femmes
Glissent dans la lumière au bercement des rames.[1]
(…)
La Creuse est bien entendu récurrente, qui exhale un sentiment d’attachement inébranlable et touchant :
Ne viendras-tu jamais en nos brandes désertes,
Comme fit Rollinat, marcher tout en rêvant,
Et respirant l’amour sur mes lèvres offertes,
M’étreindre dans la nuit aux caresses du vent ?
Ne voudras-tu jamais, en haut de la ravine,
Restaurer pour nous deux une sauvage tour ?
Le château de Crozant qui n’est qu’une ruine
Fera, si tu le veux, un nid à notre amour.[2]
(…)
L’amour n’est jamais loin et Barbotin le fait s’infiltrer dans le moindre regard porté sur la Nature. Contrairement à Sainson, que nous évoquions au début, la forme des poèmes de Barbotin n’est jamais la même : tétrasyllabe, octosyllabe, alexandrin, la poétesse joue avec toutes les formes de vers. Nous sommes loin d’Anatole Sainson et de ses rondels[3], de ses animaux et de ses rivières. Barbotin est toujours moins descriptive. Comme Rollinat, elle transfigure toujours à sa manière la Nature en esprit : l’eau en songe, le soleil en espoir, la chaleur en bonheur. Ne sombrant jamais dans l’académisme, la poétesse se laisse aller, ne convertissant jamais les images en Idées.
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06 novembre 2008
Pourquoi faire des chroniques sur les viellistes ?
Au XXIème siècle, la vielle est un instrument singulier : bête curieuse appartenant au folklore, elle devient l’instrument qui s’est métamorphosé sans que l’on sache vraiment bien à partir de quoi il y eut métamorphose. Le détaché reste la particularité qui, plus encore que la roue, cause encore du tort à l’instrument. Mersenne, au XVIIème siècle se battait déjà pour combattre les critiques visant le « crin-crin » de la vielle, qui lui ôtait du raffinement.
Ainsi, l’ère de l’électroacoustique, avec ses douces sonorités et son détaché net et précis, pourrait dispenser le joyeux musicien d’un passage sur sa vieille amie acoustique et ses innombrables caprices. Heureusement, même si nous croyons fort qu’il en sera bientôt ainsi, l’heure n’est pas encore venue et la vielle traditionnelle a encore de beaux jours devant elle. La sonorité puissante et douloureuse, le bourdon tendu sur la mélodie, donnent à la vielle une force d’émotion incomparable : joie ou mélancolie. Il faut écouter Jolivet pour avoir envie de danser ; goûter les chanterelles d’André Dubois pour faire couler vos larmes. Il faut tendre l'oreille vers ces musiciens capables de témoigner de toutes les possibilités de cet instrument. Au jeune « vielleux », Dubois s’adressait en ces termes : « A mesure que tu prendras de l’âge, tu auras le souci de mieux faire chanter ta vielle avec des morceaux plus calmes et mieux choisis ». Voici bien une leçon de sagesse, dans laquelle la musique ne peut devenir un chant que si l’on fait corps avec son instrument. La vielle y invite.
Nous jouons ici la Valse nouvelle de Patrick Bouffard :
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