« 2008-06 | Page d'accueil | 2008-08 »

25 juillet 2008

Belle Creuse

Je vous invite dans le beau pays creusois, voisin de notre Berry. La vallée des deux Creuses, à Fresselines, abrita de nombreux peintres paysagistes (l’Ecole de Crozant).

 

23 juillet 2008

Traînes

 

Le chemin se poursuit
Mais on ne sait
                 S'il court
Jusqu'au milieu
             Des collines
                          Vertes
                                Et blondes

Que les vents pressés,
Sans trêves, sans fatigue,
Dessinent encore
Comme les mains de celui
A qui elles manquent.


Allant au Ciel, les haies
Vives et bruissantes
Comme un feu,

Retrouvent
            Le bleu
                  En une voûte
                                Sacrée.

De loin On nous voit
                        S'enfouir
Dans le terre,
Avançant dans les champs
Vers de nouvelles
Nourritures.


Donnée en pâture
Aux vents chargés
D'avoine et de blé,
La tête, sous l'abri,
Reçoit du filtre
           L'exception
                    D'un cœur
                               Purifié.


Traînes :
Une chaleur en fines poussières
Et le corps dans l'Endroit.

 

22 juillet 2008

Penser la morale aujourd'hui (II)

II. La morale active
L’acte moral s’oppose, chez Kant, à un acte dont la fin est l’intérêt (impératif hypothétique). On agit moralement lorsque l’on obéit strictement au Devoir qui s’érige en loi, et qu’il nomme impératif catégorique. Ce dernier, qu’on peut aussi appeler obligation morale, exige une obéissance radicale à la Loi Morale. Le devoir, prescrit de ne substituer aucun motif étranger à l’acte que l’on accomplit. Cette obligation, indépendante de toute considération empirique pourrait se résumer ainsi : tu dois parce que tu dois.

 

 

Mais alors, d’où vient cet impératif, auquel l’acte se conforme ? Trois maximes en participent. La première, qui la maxime universelle de la raison, s’énonce ainsi :

 

 

« Agis toujours d’après une maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne universelle.» 

En considérant cette dernière, posons maintenant une question concrète : « Pourquoi est-il immoral de nous approprier un dépôt que l’on nous a confié ? »

 

 

La réponse est simple, et logique : car si le fait de s’approprier un dépôt était érigé en loi universelle, la notion de dépôt se détruirait elle-même, parce que contradictoire. Un dépôt que l’on se donne à soi, n’est plus un dépôt.

 

 

D’où maintenant, une deuxième maxime :

 

 

« Agis de manière à traiter l’humanité, soit dans ta personne, soit dans celle d’autrui, comme une fin, jamais comme un moyen »

Qui est la maxime de justice. Et enfin, une troisième maxime, relative à la liberté :

 

« Agis toujours de telle sorte que tu puisses te considérer comme législateur et comme sujet dans un règne des fins rendu possible par la liberté et la volonté. »

On peut en conclure un pas de plus vers l’intériorité : on obéit à un ensemble de maximes, mais toutes intérieures. La morale se produit dans l’action et non dans les livres. On pourrait identifier, peut-être trop hâtivement, la morale à l’expérience morale. Pourquoi ? Parce qu’on ne peut parler de morale sans participer d’elle, d’en être l’agent. Le reste n’est qu’un ensemble de faux-fuyants.

 

Rauh, dans son Expérience morale[1] est l’un des rares, parmi les kantiens de son temps, à autant insister sur la concrétude de ce qui est moral. Il écrit : « En d’autres termes l’honnête homme établit entre ses désirs, ses habitudes, ses actes, une hiérarchie, un certain ordre idéal. Toutes les fois qu’il veut agir ou dans le moment où il agit […]  il préfère telle action à telle autre, il place dans sa pensée telle action avant telle autre. On peut caractériser la conscience d’une société comme celle d’un individu. L’idéal moral d’une société se définit parce qu’elle veut avant tout. Veut-elle avant tout que certains droits individuels soient respectés et ne consent-elle à vivre qu’à ce prix ? Ou veut-elle avant tout sa stabilité, sa conservation matérielle, la paix ans trouble, la paix morte ?»

Excepté les avatars sociologiques de l’époque, on voit bien comment, ici par exemple, la morale participe de la volonté de la société. Ainsi la vie morale commence quand le sujet est capable de prendre une initiative et de se transformer en agent d’exécution. Il y a morale lorsque le sujet se constitue comme origine même d’une transformation, d’une mutation du réel. En ce sens, le moral n’existe que si l’on se sent obligé. De là, on dépasse la spontanéité naturelle vers l’expérience de l’obligation. Cette dernière m’apparaît comme une modification en moi-même ; c’est l’intervention d’une réalité qui me dépasse et en laquelle j’accepte de ma reconnaître. On peut alors passer de La Morale au moral, qui lui, se vit pleinement dans l’expérience de la contradiction, et uniquement par elle. Une conduite morale ne se réduit pas à « ni mentir, ni voler » qu’on assimilera davantage à une sorte de code social mou et minimum. La condition de possibilité du moral n’est rien d’autre que la contradiction liée aux conflits de devoirs. Deux choses s’opposent et attendent la décision de l’agent moral.  Il ne s’agit pas alors de savoir s’il faut faire le Bien ou le Mal, le prêtre ou l’instituteur peuvent le dire. Mais par exemple, choisir entre un devoir par charité ou un devoir par véracité, personne ne peut le dire à ma place. Il faudra ne retenir qu’un devoir car je ne puis englober les deux à la fois. Le moral est donc l'expérience même de l'écart entre la finitude de mon action et l'idéal qui est le moteur de cette action. Comprendre l'idéal et accepter qu'il ne sera jamais atteint par mon acte est la conscience la plus aigüe du moral. Sans la conscience de cet écart, sans la déception que, aussi, il engendre, nous serions en dehors de la morale. La morale en ce sens, se mesure dans l'intervalle qui existe entre finitude de l'agir et infini de l'esprit ; elle est avant tout expérience. La morale est la manière à travers laquelle l'esprit se montre à soi pour se saisir dans son activité même.



[1] Rauh, L’expérience morale, Paris, Alcan, seconde édition, 1926, p. 9

03 juillet 2008

Penser la morale aujourd'hui (I)

 

Cours de philosophie (Association 55 et plus), Châteauroux, le 26 juin 2007. 

I. De la morale dogmatique à la morale concrète

Bonjour à tous. Aujourd’hui je vous propose d’aborder un domaine de la pensée qui, depuis quelques décennies, est très largement tombé en désuétude : il s’agit de la morale. Le monde actuel nous empêche-t-il définitivement de penser la morale ? Et s’il faut la critiquer, de quelle morale s’agit-il ? Qu’entend-t-on d’ailleurs par ce mot ?

 

Nous pourrions effectivement tenter, tout d’abord, de donner une définition de ce substantif. Nous ouvrons le petit Larousse et nous trouvons deux acceptions du terme :

« Ensemble des règles d’action et des valeurs qui fonctionnent comme norme dans une société »

Et ensuite

" Théorie des fins des actions des hommes ».

Par leur brièveté respective, ces définitions semblent obscures. Mais nous comprenons néanmoins qu’il y a une différence entre la morale comme ensemble des normes dont procèdent les mœurs, et la morale comme théorie philosophique qui nous oriente vers la bonne conduite.

 

C’est sur le deuxième sens que je vais premièrement me pencher. Qu’en est-il de la morale en tant que science des fins des actions ? Chez Aristote, l’ethos (qui a donné aussi « éthique » - on notera que Conche, dans Le fondement de la morale, distingue l’absoluité de la morale [universelle, collective] du caractère plus individuelle de l’éthique qu’il qualifie de « sagesse ») renvoie à l’ensemble des vertus qui règlent nos passions[1] ; la morale participe donc de l’activité de l’esprit. Qu’entend-t-on précisément par vertu ? C’est une disposition constante à faire le Bien et à éviter le Mal, une qualité. Comment adviennent ces vertus ? Par l’éducation (paideia), et cette dernière doit être l’affaire d’un législateur qui est un homme prudent et dont la tâche reste d’organiser une pratique de la bonne conduite.  L’idéal aristotélicien semble ainsi fondé sur la prudence, la probité et la justice.

 

 

Nous venons de mettre au jour, de manière assez évidente, le lien intime qui peut exister entre morale et éducation. J’ai justement devant moi deux charmants petits livres bleus d’un certain A. Souché et intitulés Morale, Instruction Civique, Travail et publiés chez Nathan. Ils sont conformes aux programmes des collèges 1947, l’un concerne la classe de cinquième et l’autre la classe de troisième. Nous lisons pour la classe de cinquième :

« Des notions concrètes et pratiques certes, mais un enseignement qui agit sur la volonté et qui illumine de clarté l’idéal moral […] Puis nos travaux constituent pour l’enfant un véritable apprentissage moral. Il sollicite sont jugement, fortifient sa jeune conscience, font pénétrer les principes dans sa conduite de chaque jour. »[2]

Mais après avoir lu cette prose enjouée et grosse de bienveillance nous en arrivons aux préceptes eux-mêmes, comme par exemple :

 

 

« Vos frères et vos sœurs ont les mêmes affections que vous, ils reçoivent les mêmes soins, partagent les mêmes joies et les mêmes peines ; étroitement unis par une vie en commun, comment ne vous aimeriez-vous pas mutuellement ? »[3]

 

 

La morale c’est ce qui doit être. Or ici, Souché confond l’être et le devoir être. Dire « ils reçoivent les mêmes soins que vous » ne constitue pas une vérité. D’ailleurs la morale se passe de vérité générale de ce genre… nous le verrons. On s’aperçoit ici qu’une donnée faussée est élevée à l’universel, ce qui pose problème. Ce type de morale qui relève davantage d’une norme imposée que d’une véritable morale, c’est celle que Bergson, dans Les deux sources de la morale et de la religion appelle « close ». Dans cette morale close, la présence du devoir en nous, s’explique par la pression de la société, et ce devoir est corrélatif à cette dernière. L’ensemble des habitudes sociales pesant sur notre volonté constitue ce que Bergson appelle le « tout de l’obligation », qu’il définit comme extrait concentré, quintessence des milles habitudes spéciales que nous avons contractées ; mais aussi le fait d’obéir aux exigences particulières de la vie sociale. Dès lors, on ne se questionne plus sur notre propre conduite mais sur la seule valeur « théorique » de cette conduite. C’est intéressant, certes, mais pas suffisant. On assiste alors à l’établissement d’une morale sclérosée. En ce sens, l’individu et la société sont recourbés sur eux-mêmes, et « l’âme » tourne dans un cercle. A cette morale close, Bergson oppose la morale ouverte. En quoi consiste-t-elle ?

 

Elle est fondée sur l’aspiration. Notre esprit peut-être touché par une émotion (et nous retrouvons le spiritualisme vitaliste de Bergson) qui le soulève en un élan moral. Bergson prend l’exemple de la charité (amour du prochain qui nous pousse à lui vouloir du bien) dont l’idée fait réfléchir ; et parce que nous réfléchissons, nous sortons du figement de la morale close. Pourquoi la charité est un concept judicieux ? Parce qu’il est assez vaste et simple pour laisser une marge de manœuvre à l’esprit. C’est un précepte qui libère l’âme grâce aux paradoxes qu’elle génère :

«  La morale de l’Evangile est essentiellement celle de l’âme ouverte […] Si la richesse est un mal, ne nuirons-nous pas aux pauvres en leur abandonnant ce que nous possédons ? Si celui qui a reçu un soufflet tend l’autre joue, que devient la justice, sans laquelle il n’y a pourtant pas de charité ? »[4]

Que retient-on de Bergson ? Cette idée de liberté de jugement qui habite la morale. Cette dernière est complexe, par conséquent. Je prends la morale en charge et les préceptes ne doivent plus générer chez moi le suivisme mais la réflexion. Bergson nous aide à sorti d’un premier problème : la morale dogmatique.

 

Mais nous aurions envie de demander si cette idée de morale ouverte est suffisante pour garantir une conduite morale.

 

Car en effet, si la morale repose sur la vertu, l’obligation vertueuse, nous ne sommes que légèrement rassurés quant à la transparence de telle ou telle action. Nous voulons dire : n’y a-t-il pas là-dessous quelques intérêts à retirer de l’action « morale » ?

 

 

Dans sa Critique de la raison pratique, mais également dans Le fondement de la métaphysique des mœurs, Kant se demande si l’intérêt que l’on retire d’une action est l’ennemi de la morale. Et sa réponse est positive. Avant de poursuivre plus en détails, je vous donne quelques repères quant à la genèse de cette morale kantienne. Kant subit trois influences déterminantes : le piétisme familial en la figure de sa mère, qui le prédispose à chercher le moral dans l’intimité spirituelle ; l’influence des métaphysiciens rationalistes qui voyaient le principe de la morale dans un idéal de perfection dont nous sentons l’attrait et auquel le devoir se subordonne [notons que nous retrouvons ce schéma au vingtième siècle, certes assoupli, chez Le Senne. Cf Le Devoir, Paris, PUF, 1950] ; et enfin Rousseau dont la confiance en la bonté « divine » (devrai-je dire « naturelle » car nous frôlons la contradiction…) de l’homme séduit Kant.

 

 

Or, à la différence de Rousseau, le philosophe allemand ne fait pas une morale du sentiment, mais fondée en raison. La raison pratique gouverne, selon Kant, notre volonté, législatrice d’un  monde que nous avons souhaité. La raison morale est donc créatrice. Mais l’originalité de Kant est de dire qu’il n’y a pas de déterminations extérieures en morale, mais que cette dernière s’élève à un formalisme d’ordre supérieur, logique. Qu’en est-il précisément ? […]



[1] Ethique à Nicomaque, II

[2] Souché, Morale, Instruction civique, Travail, Paris, Nathan, p. 7

[3] Ibid. p. 171.

[4] Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, PUF, 1997, p. 56.

Toutes les notes