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03 juillet 2008

Penser la morale aujourd'hui (I)

 

Cours de philosophie (Association 55 et plus), Châteauroux, le 26 juin 2007. 

I. De la morale dogmatique à la morale concrète

Bonjour à tous. Aujourd’hui je vous propose d’aborder un domaine de la pensée qui, depuis quelques décennies, est très largement tombé en désuétude : il s’agit de la morale. Le monde actuel nous empêche-t-il définitivement de penser la morale ? Et s’il faut la critiquer, de quelle morale s’agit-il ? Qu’entend-t-on d’ailleurs par ce mot ?

 

Nous pourrions effectivement tenter, tout d’abord, de donner une définition de ce substantif. Nous ouvrons le petit Larousse et nous trouvons deux acceptions du terme :

« Ensemble des règles d’action et des valeurs qui fonctionnent comme norme dans une société »

Et ensuite

" Théorie des fins des actions des hommes ».

Par leur brièveté respective, ces définitions semblent obscures. Mais nous comprenons néanmoins qu’il y a une différence entre la morale comme ensemble des normes dont procèdent les mœurs, et la morale comme théorie philosophique qui nous oriente vers la bonne conduite.

 

C’est sur le deuxième sens que je vais premièrement me pencher. Qu’en est-il de la morale en tant que science des fins des actions ? Chez Aristote, l’ethos (qui a donné aussi « éthique » - on notera que Conche, dans Le fondement de la morale, distingue l’absoluité de la morale [universelle, collective] du caractère plus individuelle de l’éthique qu’il qualifie de « sagesse ») renvoie à l’ensemble des vertus qui règlent nos passions[1] ; la morale participe donc de l’activité de l’esprit. Qu’entend-t-on précisément par vertu ? C’est une disposition constante à faire le Bien et à éviter le Mal, une qualité. Comment adviennent ces vertus ? Par l’éducation (paideia), et cette dernière doit être l’affaire d’un législateur qui est un homme prudent et dont la tâche reste d’organiser une pratique de la bonne conduite.  L’idéal aristotélicien semble ainsi fondé sur la prudence, la probité et la justice.

 

 

Nous venons de mettre au jour, de manière assez évidente, le lien intime qui peut exister entre morale et éducation. J’ai justement devant moi deux charmants petits livres bleus d’un certain A. Souché et intitulés Morale, Instruction Civique, Travail et publiés chez Nathan. Ils sont conformes aux programmes des collèges 1947, l’un concerne la classe de cinquième et l’autre la classe de troisième. Nous lisons pour la classe de cinquième :

« Des notions concrètes et pratiques certes, mais un enseignement qui agit sur la volonté et qui illumine de clarté l’idéal moral […] Puis nos travaux constituent pour l’enfant un véritable apprentissage moral. Il sollicite sont jugement, fortifient sa jeune conscience, font pénétrer les principes dans sa conduite de chaque jour. »[2]

Mais après avoir lu cette prose enjouée et grosse de bienveillance nous en arrivons aux préceptes eux-mêmes, comme par exemple :

 

 

« Vos frères et vos sœurs ont les mêmes affections que vous, ils reçoivent les mêmes soins, partagent les mêmes joies et les mêmes peines ; étroitement unis par une vie en commun, comment ne vous aimeriez-vous pas mutuellement ? »[3]

 

 

La morale c’est ce qui doit être. Or ici, Souché confond l’être et le devoir être. Dire « ils reçoivent les mêmes soins que vous » ne constitue pas une vérité. D’ailleurs la morale se passe de vérité générale de ce genre… nous le verrons. On s’aperçoit ici qu’une donnée faussée est élevée à l’universel, ce qui pose problème. Ce type de morale qui relève davantage d’une norme imposée que d’une véritable morale, c’est celle que Bergson, dans Les deux sources de la morale et de la religion appelle « close ». Dans cette morale close, la présence du devoir en nous, s’explique par la pression de la société, et ce devoir est corrélatif à cette dernière. L’ensemble des habitudes sociales pesant sur notre volonté constitue ce que Bergson appelle le « tout de l’obligation », qu’il définit comme extrait concentré, quintessence des milles habitudes spéciales que nous avons contractées ; mais aussi le fait d’obéir aux exigences particulières de la vie sociale. Dès lors, on ne se questionne plus sur notre propre conduite mais sur la seule valeur « théorique » de cette conduite. C’est intéressant, certes, mais pas suffisant. On assiste alors à l’établissement d’une morale sclérosée. En ce sens, l’individu et la société sont recourbés sur eux-mêmes, et « l’âme » tourne dans un cercle. A cette morale close, Bergson oppose la morale ouverte. En quoi consiste-t-elle ?

 

Elle est fondée sur l’aspiration. Notre esprit peut-être touché par une émotion (et nous retrouvons le spiritualisme vitaliste de Bergson) qui le soulève en un élan moral. Bergson prend l’exemple de la charité (amour du prochain qui nous pousse à lui vouloir du bien) dont l’idée fait réfléchir ; et parce que nous réfléchissons, nous sortons du figement de la morale close. Pourquoi la charité est un concept judicieux ? Parce qu’il est assez vaste et simple pour laisser une marge de manœuvre à l’esprit. C’est un précepte qui libère l’âme grâce aux paradoxes qu’elle génère :

«  La morale de l’Evangile est essentiellement celle de l’âme ouverte […] Si la richesse est un mal, ne nuirons-nous pas aux pauvres en leur abandonnant ce que nous possédons ? Si celui qui a reçu un soufflet tend l’autre joue, que devient la justice, sans laquelle il n’y a pourtant pas de charité ? »[4]

Que retient-on de Bergson ? Cette idée de liberté de jugement qui habite la morale. Cette dernière est complexe, par conséquent. Je prends la morale en charge et les préceptes ne doivent plus générer chez moi le suivisme mais la réflexion. Bergson nous aide à sorti d’un premier problème : la morale dogmatique.

 

Mais nous aurions envie de demander si cette idée de morale ouverte est suffisante pour garantir une conduite morale.

 

Car en effet, si la morale repose sur la vertu, l’obligation vertueuse, nous ne sommes que légèrement rassurés quant à la transparence de telle ou telle action. Nous voulons dire : n’y a-t-il pas là-dessous quelques intérêts à retirer de l’action « morale » ?

 

 

Dans sa Critique de la raison pratique, mais également dans Le fondement de la métaphysique des mœurs, Kant se demande si l’intérêt que l’on retire d’une action est l’ennemi de la morale. Et sa réponse est positive. Avant de poursuivre plus en détails, je vous donne quelques repères quant à la genèse de cette morale kantienne. Kant subit trois influences déterminantes : le piétisme familial en la figure de sa mère, qui le prédispose à chercher le moral dans l’intimité spirituelle ; l’influence des métaphysiciens rationalistes qui voyaient le principe de la morale dans un idéal de perfection dont nous sentons l’attrait et auquel le devoir se subordonne [notons que nous retrouvons ce schéma au vingtième siècle, certes assoupli, chez Le Senne. Cf Le Devoir, Paris, PUF, 1950] ; et enfin Rousseau dont la confiance en la bonté « divine » (devrai-je dire « naturelle » car nous frôlons la contradiction…) de l’homme séduit Kant.

 

 

Or, à la différence de Rousseau, le philosophe allemand ne fait pas une morale du sentiment, mais fondée en raison. La raison pratique gouverne, selon Kant, notre volonté, législatrice d’un  monde que nous avons souhaité. La raison morale est donc créatrice. Mais l’originalité de Kant est de dire qu’il n’y a pas de déterminations extérieures en morale, mais que cette dernière s’élève à un formalisme d’ordre supérieur, logique. Qu’en est-il précisément ? […]



[1] Ethique à Nicomaque, II

[2] Souché, Morale, Instruction civique, Travail, Paris, Nathan, p. 7

[3] Ibid. p. 171.

[4] Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, PUF, 1997, p. 56.

Commentaires

Bonjour,

je vois quelque fois apparaître le terme "métaphysique" sur votre blog. Je serais curieux de savoir quelle définition vous en donneriez, du point de vue philosophique qui est le vôtre.
Excusez-moi si cela s'écarte un peu de la ligne directrice de votre note.

Ecrit par : Ikkyu | 03 juillet 2008

La seule définition que je vous donnerai de la métaphysique est celle de Forest, que je partage sans concessions : "La métaphysique apparaît toujours liée à une certaine forme d'expérience spirituelle, à la reconnaissance d'une valeur du présent, de l'actuel. Elle est une certaine manière d'envisager la réalité même qui nous est offerte, de lui reconnaître une signification que dès l'abord peut-être elle n'avait pas à nos yeux. La réalité devient pour nous une présence qui est encore mal analysée mais manifeste pourtant une généralité à laquelle il semble que l'âme se trouve accordée. L'esprit métaphysique s'exprime dans la conscience même de notre relation à l'être."

Ecrit par : Sébastien | 03 juillet 2008

Merci pour votre réponse très rapide.

Une suggestion en passant : le processus qui va de la morale dogmatique à la morale concrète, n'irait-il pas de pair avec la sécularisation de religion dans nos société occidental ?

Ecrit par : Ikkyu | 03 juillet 2008

sociétés occidentales* pardon

Ecrit par : Ikkyu | 03 juillet 2008

Je crois qu'il y a mésentente. Lorsque je titre "de la morale dogmatique à la morale concrète", il s'agit juste de l'orientation de mon cours, ce vers quoi je veux aller. Je ne dis pas que ce processus existe.
Du coup, votre question deviendrait : la religion aiderait-elle à atteindre une morale concrète, vécue ? Si vous voulez mon avis : oui, très certainement... à condition de ne pas être un bigot ou une bigotte.

Ecrit par : Sebastien | 03 juillet 2008

D'accord, je vois.
Dans ce cas qu'appelez-vous une morale concrète ? une morale vécue ? Une morale dogmatique n'est pas une morale vécue ?
Merci

Ecrit par : Ikkyu | 04 juillet 2008

Votre question me fait voir, en vérité, que ma formule de "morale concrète, vécue" n'est pas claire. D'ailleurs je n'en suis pas très satisfait. Je veux dire par là, une morale qui serait active, en ce sens que la conduite morale résulterait d'un acte (c'est le sujet de la prochaine note) : c'est face à un conflit de devoirs que je vais choisir une conduite. Par exemple, un voleur entre chez moi pour échapper à la police : deux devoirs s'offrent à moi. Dois-je le cacher par bonté, charité ? ou dois-je agir par justice et le livrer ? Dois-je me conduire comme l'évêque des misérables ou dénoncer ? Voilà bien une contradiction qu'il va falloir résoudre en choisissant (l'obligation morale est donc convoquée): un des deux devoirs restera au tapis. Personne ne peut choisir à ma place. Voilà une morale véritablement active. C'est très kantien, mais c'est surtout Rauh qui le premier parle d'expérience morale. Je trouve cela assez convaincant...

Ecrit par : Sébastien | 05 juillet 2008

Merci pour votre exemple, je comprends maintenant.
Et je voudrais le pousser un peu : pourquoi peut-on ressentir le besoin de protéger le voleur face au policier ? Cela sous-entend que la justice n'est pas juste ? Donc la morale est relative à une certaine vision de la justice. La morale n'est pas un principe en soi, elle implique un Code ou une Loi et en est l'application au quotidien ; une application que chacun choisit ou non pour lui-même.
Cela nous entraîne finalement assez loin, car derrière la notion philosophique de la morale se cache la notion de justice.

Ecrit par : Ikkyu | 05 juillet 2008

Si la morale est relative à une "certaine vision" de la justice, comme vous dites, elle peut être bien étrangère au droit positif sur lequel se fonde la justice d'un état. Il ne s'agit pas, il me semble, de penser que la justice n'est pas juste, mais aussi de montrer, par l'hésitation qui est la mienne face à la présence du voleur, que l'acte moral ne se réduit pas seulement au positivisme juridique, mais le dépasse pour ainsi dire. Devrai-je parler d'une oscillation entre droit naturel et droit positif ? Cela ne serait sans doute pas correct. Il serait mieux de dire "oscillation entre vertu et loi"... du moins pour cet exemple-ci... Alors oui : justice de l'esprit ou justice de l'état ? Telle est la question.

Ecrit par : Sebastien | 05 juillet 2008

C'est une oscillation qui est propre aux intellectuels occidentaux qui ont hérité (consciemment ou inconsciemment) de certaines conceptions chrétiennes. Car il y a au sein de cette tradition chrétienne, une certaine tendance au "dépassement de la Loi" (en l'occurence de la loi juive du temps du Christ, apparaissant lui-même comme un réformateur de cette dernière), c'est-à-dire que la tradition chrétienne n'avait pas de législation qui lui était propre dès le départ - la révélation chrétienne n'étant pas une révélation légiférante contrairement à celle de Moïse ou de Muhammad - elle a dû emprunter celle de la région où elle s'est implantée par la suite, et ici en Europe elle a repris celle de l'empire romain déclinant, ce qui peut être une des significations de l'expression bien connue : "Rendons à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu".

Cette idée de "dépassement de la Loi", on la retrouve aussi dans le bouddhisme (qui est un dépassement des lois hindoues), mais elle demeure étrangère à un juif, à un musulman ou à un hindou. Dans le judaisme ou l'islam, le Droit est directement retiré auprès de Dieu et peut même se confondre avec lui ; vertu et loi ne faisant plus qu'un.

Ecrit par : Ikkyu | 05 juillet 2008

Merci pour votre exposé. Je vous suis, en bon "occidental", excepté pour le bouddhisme que je ne connais pas. Mais vous parlez de droit divin alors que je vous parle de droit positif.
Tout ce que vous me dites est bien "juste", encore faut-il se garder de purifier le dehors de la coupe et du plat, c'est bien pour cela que cette rectitude du droit est souvent douteuse... Un de mes professeurs disait qu'un jour, lors d'un repas avec Levinas, le philosophe avait repoussé ses crevettes sur le bord de son assiette et avait lancé ce raccourci d'un ton grave : "tu ne mangeras pas de bêtes qui grouillent"...

Ecrit par : Sebastien | 05 juillet 2008

quelle différence faites-vous entre droit divin (droit qui découle d'une législation traditionnelle ou religieuse) et le droit positif ?
Merci

Ecrit par : Ikkyu | 06 juillet 2008

Simplement que le droit divin est issu de Dieu ; le droit positif est issu d'un Etat, du "législateur". Deux types de droits différents.

Ecrit par : Sébastien | 06 juillet 2008

Merci pour ces éclaircissements.

La distinction que vous faîtes au début de votre cours entre " la morale comme ensemble des normes dont procèdent les mœurs, et la morale comme théorie philosophique qui nous oriente vers la bonne conduite " (ce qui revient peut-être à la distinction de votre titre entre morale dogmatique et morale concrète ? et à celle de Bergson entre "morale close" et "morale ouverte" ?), n'est pas évidente à saisir. Les deux me semblent trop inextricablement liées. Si je comprend bien, cette distinction revient à considérer la morale soit d'une manière passive (elle apparaît alors comme une obligation) ou au contraire d'une manière active (elle devient un support nous permettant de faire le Bien, et ainsi de participer activement au bon ordre). Il s'agit donc d'un point de vue purement subjectif ; cela ne définit pas la morale en tant que telle, dans ce qu'elle est objectivement et dans quelles limites elle trouve sa place. Car à l'origine la morale apparaît dans un contexte religieux seulement et se subordonne à un dogme. Ce sont deux faces d'une même réalité et on ne peut les dissocier. Cette rupture n'est peut être pas sans rapport avec l'émergence du protestantisme qui revient sur le dogme catholique et lui oppose un "libre-examen".

Pour aller un peu plus loin, Je dirais que "la science des fins de nos actions" tout comme la notion de Bien ne se réduisent pas à un point de vue moral.

Ce qui me gêne lorsque l'on confronte la pensée (en quelque sorte littérale) de différents philosophes de différentes époques, c'est que leurs perspectives respectives peuvent être complètement différentes, même s'ils utilisent des notions en apparence similaires. Cela est flagrant concernant Platon et Aristote vis à vis des philosophes modernes à partir de Descartes.

Ecrit par : Ikkyu | 07 juillet 2008

Lorsque vous définissez la morale active, vous semblez affirmer de nouveau l'idée que la morale est quelque chose de fixe (un support). Or, comment une morale pourrait-elle être active et sclérosée ?
Je n'ai pas fini cette note, mais je vous répondrai qu'il s'agit de penser la morale en ces termes : non pas qu'elle s'enferme dans une théorie (c'est ce que je tente de déconstruire) mais devient l'expérience même de l'écart entre la finitude de mon action et l'idéal qui est le moteur de cette action. Comprendre (au sens étymologique) l'idéal et accepter qu'il ne sera jamais atteint par mon acte est la conscience la plus aigüe d'un ordre morale (même si le mot "ordre" ne me plait pas). Sans la conscience de cet écart, sans la déception que, aussi, il engendre, nous serions en dehors de la morale. La morale ne s'enferme pas et elle n'est aucunement, à mon sens, une théorie, mais se mesure dans l'intervalle qui existe entre finitude de l'agir et infini de l'esprit ; elle est avant tout expérience. En ce sens la morale est la manière à travers laquelle l'esprit se montre à soi pour se saisir dans son activité même.

Pour votre confrontation entre les philosophes, je suis bien d'accord avec les restrictions que vous posez. Mais il me semble que, parce que la philosophie est dialogue, entre les contemporains et les époques (c'est-à-dire qu'il y a Histoire de la philosophie) qu'aucune confrontation n'est interdite. Bien entendu, ici, il s'agit d'un cours d'une heure trente. Les questions existent pour apporter des précisions. Je comprends vos réserves mais il s'agit aussi de ne pas être frileux et d'être capable de se justifier. En ce sens, je n'y vois aucun inconvénient.

Ecrit par : Sébastien | 08 juillet 2008

Au départ la morale doit obligatoirement être quelque chose de fixe ; comment envisager une société où il n'y aurait aucune loi établie ? Par contre dans un second temps je suis tout à fait d'accord avec vous, une morale, comme toute législation, cela se vit, se pratique, et donc revêt autant de visage qu'il y a d'individu. A côté de la morale, il y a souvent établissement d'une jurisprudence qui vient la compléter dans des domaines où elle était restée plus ou moins incomplète. Cette jurisprudence "ouvre" en quelque sorte la législation ; c'est ainsi qu'en islam (une religion souvent décriée pour sa rigueur), il existe quatre écoles juridiques différentes qui coexistent simultanément à l'intérieur de la communauté. Ces quatre écoles sont quatre nuances de la même Loi ; cela sous-entend une certaine subjectivité loin de l'image sectaire que l'on veut attribuée à cette religion.
La morale ne s'enferme pas dans une "théorie" pour reprendre votre terme, elle ne constitue pas une finalité en soi, au contraire c'est un point de départ (un support). C'est donc ce qu'il y a de plus extérieur et pour ainsi dire de plus "grossier" au sein d'une collectivité. Sinon je suis tout à fait d'accord avec vous dans la façon de penser la morale : la "déconstruire" intérieurement une fois qu'elle a été fixée extérieurement, mais cette déconsruction n'est aucunement incompatible avec la fixation, car elle ne se situe pas sur le même plan. Vouloir opposer les deux c'est aller vers une dissolution des formes extérieures ; il n'y a pas de dualisme irréductible en la matière. C'est là où réside toute la subtilité de l'homme intelligent face à la loi.
Il va sans dire que cette "déconstruction" ou cette "sublimation" doit être rendue possible par la nature même de la morale observée. De part son contenu et son rattachement à un doctrine (la partie intellectuelle de la religion émanant souvent d'un milieu "supra-religieux"), elle doit pouvoir contenir en principe la possibilité de cette sublimation, et malheureusement toutes les lois de peuvent servir également de support à cette fin. Il existe des lois en quelque sorte "vide", d'un matérialisme ou d'un pragmatisme assomant, qui retiennent l'homme comme un boulet à sa cheville, et ce sont ces dernières qui finalement vous donne raison en voulant établir une irréductibilité entre "morale active et sclérosée". On remarquera que c'est au sein des religions qui ont oubliées la doctrine ou le dogme que le moralisme est le plus accentué, comme dans le protestantisme.
Et c'est là qu'il devent important de juger la morale non pas en elle-même, mais dans la possibilité de "déconstruction" qu'elle peut contenir virtuellement.

Ecrit par : Ikkyu | 08 juillet 2008

Il est vrai que je pose comme incommensurable la morale dogmatique et celle de l'esprit. Mais la morale "fixe" et assez précise pour cadrer le quotidien des hommes, comme vous dites, est à mon sens une non-morale. Cette morale ne constitue pour moi qu'un ensemble de faux-fuyants qui justifie telle ou telle conduite ; une morale extérieure à l'acte de l'esprit est une fable. En dehors de l'expérience de la contradiction, au moment même où tout acte moral vient à se cristalliser en "Morale", celle-ci s'annule. Il me semble que vous maintenez une définition de la morale que je refuse, celle que vous identifiez à un "point de départ", à un support. Si pour moi cette Morale est un support, c'est pour que ce dernier soit annulé. Mais il me semble que je me répète.

J'ai cru comprendre, au début de votre post, que vous confondiez ensemble devoirs moraux et lois. Mais, ces deux choses là sont tout de même assez différentes. Je ne vois d'établi dans la société qu'un ensemble de lois juridiques, qui ne sont pas nécessairement morales. Voilà deux domaines que je sépare volontiers. Si la loi est fixe et bornée (le jurisprudence dont vous parlez, je pense, en sens restreint, est très rare), la morale, elle, est véritablement mobile.

Ecrit par : Sébastien | 08 juillet 2008

En effet si aujourd'hui les lois juridiques ne sont pas forcément morales, c'est qu'il coexiste dans la conscience des gens deux types de lois : les premières sont capitalistes, pragmatiques et agnostiques, les secondes sont des résidus de notre passé chrétien et l'expression d'une vague "religiosité" (comme chez Bergson). Ceci est un état de fait relatif à notre époque et en quelque sorte "anormal". On ne peut établir une philosophie en ne prenant en considération seulement la situation actuelle de l'homme moderne, qui est une situation déviante et vouée à terme à l'échec. C'est à quoi je voulais faire référence lorsque je parlais de Platon ou d'Aristote vis-à-vis des penseurs rationalistes et cartésiens.

Je pense que vous n'avez peut être encore jamais fait l'expérience d'une morale qui se réconcilie avec l'Esprit. Et ceci n'a rien de surprenant, car en occident aucune ne peut prétendre à cette réconciliation. Celle qui assurait effectivement cette fonction au Moyen-Age chrétien, s'est effondrée à partir de la Renaissance avec l'entreprise rationaliste ; celles qui sont apparues depuis (les morales laïques et démocratiques, extrêmes résidus de notre passé chrétien) n'ont jamais été établies pour servir cette fin et sont foncièrement inaptes. Le plus grave, c'est qu'à travers l'exposition bornée et partisane de certains chercheurs, nous avons entrepris de faire la même chose auprès des "morales" orientales et notamment, à l'heure actuelle, avec celle de l'islam.
Car la véritable nature de l'Esprit dépasse le monde de l'homme, et est de nature divine et sacrée . Cela ne veut pas dire pour autant inaccessible à l'homme, seul le rationaliste le prétend. La morale religieuse constitue le point de départ vers ce cheminement spirituel, ensuite il y a nécessité de la dépasser en la "transposant" dans le domaine de la métaphysique, ce qui constitue proprement "un passage à la limite" et dont la transmutation alchimique est un symbole ; c'est pour cela qu'il n'était pas inutile de définir le terme, la métaphysique constituant ainsi le point final. Toute la difficulté du cheminement consiste dans la recherche du point "intermédiaire" qui raccordera cette morale au domaine de l'Esprit. Cette médiation est devenue une qualification rare chez l'homme à l'heure actuelle. Au Moyen Age, elle était assurée par certaines organisations initiatiques telles que les Templiers (leur fonction guerrière ne constituait en quelque sorte qu'une couverture extérieure). Depuis leur dissolution, cette médiation s'est réduite pour finalement se retirer définitivement. C'est ainsi que la religion chrétienne s'est en quelque sorte "vidée". Et comme je le disais tout à l'heure, nous avons reproduit la même chose au sein des différentes traditions orientales en finissant aujourd'hui par l'islam.
Dans tout cela il ne s'agit finalement que de l'enseignement de René Guénon, dont l'oeuvre est complètement marginalisée.
Au sein de l'islam, l'enseignement de Ibn Arabi est devenu incontournable, car il reste une des seules sources de "médiation" accessibles au musulman actuel. A titre d'exemple, et pour entrevoir ce dont il s'agit, on pourra se reporter aux traductions françaises de cet auteur et plus particulièrement aux traductions de Michel Valsan et de Charles André Gilis.

Ecrit par : Ikkyu | 08 juillet 2008

Je comprends que vous soyez frustré par la présence de Kant à la fin de ma note, ce qui ne vous arrange pas, je le vois bien. Je crois comprendre votre réaction épidermique vis-à-vis du rationalisme, compte tenu de votre point de vue.

Vous me dites qu'en Occident, il semble y avoir une scission irrémédiable entre la morale et l'Esprit. Et je crois que vous vous trompez, car vous n'avez pas lu attentivement ma note. Pourquoi donc me parlez-vous de "religiosité" chez Bergson ? Je ne suis pas disciple de Bergson, mais c'est justement à travers les vues de Bergson, que cette réconciliation est possible. Car la morale christique est assez "large" et assez paradoxale pour participer de l'Esprit. En vérité, le Christ, s'il est souvent directif dans les missions qu'il ordonne, utilise, comme vous savez, les paraboles pour enseigner. Et parce que cette forme de discours est détournée et obscure au sens commun elle laisse un intervalle de participation à l'Esprit. C'est ce vers quoi, je crois, le spiritualisme de Bergson nous oriente. Le malaise qui vous gêne ne me dérange pas en ce sens. Or il me semble, et je vous suis en un certain sens, qu'en Occident, seule la philosophie peut nous mener à la spiritualité.

Ecrit par : Sébastien | 11 juillet 2008

Bonjour,

je suis content que vous m'ayez répondu. Rassurez-vous Kant ne me dérange pas plus que les autres, et surtout moins que Bergson ; je ne sais pas ce qui vous a fait dire cela (peut-être parce que je n'en ai pas encore parlé). Le rationalisme n'était qu'une étape dans la rupture anti-traditionnelle moderne. L'intuitionnisme bergsonien en a inaugurée une nouvelle à son époque, mais la philosophie actuelle l'a déjà bien dépassé depuis.

René Guénon a donné un texte très incisif sur les égarements de Bergson ; il forme le chapitre XXXIII de son ouvrage "le Règne de la Quantité et les Signes des Temps" aux éd. Gallimard.

"Or il me semble, et je vous suis en un certain sens, qu'en Occident, seule la philosophie peut nous mener à la spiritualité" , malheureusement je ne considère pas la philosophie comme le moyen de parvenir à l'Esprit. La philosophie, dans le meilleur des cas, peut simplement faire figure de préparation, si toutefois elle est reliée à temps aux doctrines traditionnelles. C'est à ce stade que l'apport de Guénon est irremplaçable.
La jonction avec les états spirituels ne peut s'effectuer qu'à travers une initiation qui implique la transmission d'une influence spirituelle, de maître à disciple, dans le cadre d'une tradition régulière. Ce domaine dépasse de loin le cadre de la philosophie qui reste une opération purement mentale, "spéculative" et donc encore relative.

Ecrit par : Ikkyu | 11 juillet 2008

""la philosophie actuelle l'a déjà bien dépassé depuis." Quelle philosophie actuelle ?


Depuis plusieurs réponses, vous me parlez de Guénon, vous le portez avec force. Je me souviens avoir consulté un livre de lui : "Les états multiples de l'Être", mais qui n'avait pas été très utile pour mes recherches. Beaucoup de jus, comme Nietzsche parfois, mais peu conceptuel. Ce n'est absolument pas une critique, c'est une constatation de ma part. Trop "ésotérique" peut être. Mon rayon n'est ni l'histoire des religions, ni l'orientalisme. Je ne me renvendique de rien mais reste fidèle à un spiritualisme philosophique, dans toutes ses nuances, que je ne braderai pour rien au monde, pour un mysticisme. Lorsque vous me dites que "La jonction avec les états spirituels ne peut s'effectuer qu'à travers une initiation qui implique la transmission d'une influence spirituelle, de maître à disciple, dans le cadre d'une tradition régulière. Ce domaine dépasse de loin le cadre de la philosophie qui reste une opération purement mentale, "spéculative" et donc encore relative.", je me sépare de vous, et ne pense par que nous puissions tomber d'accord. "Nous venons à l'Esprit comme nous pouvons" avait dit Guitton...

Ecrit par : Sébastien | 14 juillet 2008

"la philosophie actuelle l'a déjà bien dépassé depuis."
Je voulais parler de façon générale sans me référer à un mouvement en particulier. Aujourd'hui on parle souvent d'un "retour de la spiritualité", un retour qui s'effectue de façon croissante depuis la fin de la révolution industrielle (qui marque elle-même la fin de la première étape de l'action anti-traditionnelle depuis la Renaissance). Dans la perspective de Guénon, ce retour n'est, en fin de compte, qu'une "subversion" de ce que pouvait être la spiritualité médiévale en Europe. Bergson amorçait ce "retour", et depuis, la "subversion" en question s'est considérablement amplifiée au point d'avoir investi aujourd'hui tous les domaines, en allant de la pensée aux actions humaines (y compris politiques) de façon plus ou moins inconsciente. Il s'agit d'un processus général, dont la philosophie participe dans le domaine (très limité) qui lui a été réservé dans cette entreprise, et qui mènera, à son terme, au rétablissement à rebours et de façon parodique d'une "royauté d'inspiration divine" (avec la pseudo-doctrine qui l'accompagnera dans l'ordre intellectuel) à l'image de ce qui se met doucement en place en Israël (dont le nom même, témoigne de cette profanation).
Cette entreprise funeste est d'autant plus efficace, qu'elle s'est efforcée lors de sa première phase, à faire disparaître toute trace de spiritualité authentique afin d'éviter tout terme de comparaison avec ce qui se met en place de nos jours. D'où la difficulté de faire préssentir ce dont il s'agit. C'est dans ces conditions que se révèle la fonction traditionnelle propre à René Guénon, qui est aussi Cheikh Abd al Wâhid Yahyâ dans le cadre de l'islam.

Ecrit par : Ikkyu | 14 juillet 2008

Tout cela me semble fort dangereux...

Ecrit par : Sébastien | 22 juillet 2008

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