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31 mars 2008
Mutatis mutandis, I
Nous publions ici, un texte que nous avions fait paraître sur notre ancien blog, il y a un peu moins d’un an. Une année : si peu, et tant de chemin parcouru ! En relisant ce texte aujourd’hui, nous l’assumons davantage encore, à la lumière de notre propre cheminement, et du monde dans lequel nous vivons. « L’humanité gémit, écrivait Bergson, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. A elle de voir d’abord si elle veut continuer à vivre. » Au combien nous partageons cette réflexion, qu’il fut mener plus loin encore, pour la plonger au cœur même de l’actualité ! Il nous semble alors urgent de réfléchir non plus simplement à un devenir technique, économique, mais à une destinée vraiment humaine, sans fausses coutures.
Je ne peux croire à l'éternelle souffrance. Les guerres, les meurtres, la mort soudaine du prochain, la maladie prise dans la pâte du corps, constituent-ils le véritable visage de la condition humaine ? N'y a-t-il de vie que dans l'ombre de la sépulture ?
Aujourd'hui, ce sont le désespoir et l'angoisse qui habitent notre existence. Si l'on mêle toujours la mort aux cheveux blancs, ce n'est rien d'autre que par confort et commodité. La mort fait intrusion trop souvent et aucune attente ne la précède : elle fait sèchement basculer nos plans, en ne laissant aucun reçu à la conscience, le corps sursautant comme un dernier témoignage de reconnaissance à l'esprit. Mais nous produisons aussi notre déchéance, en martyrisant notre personne, en cultivant irrésistiblement nos hantises et nos peurs que beaucoup ne manquent pas de nous rappeler. Nous provoquons la mort et pire encore : il arrive que nous la salissions, une fois son acte épuisé. Au nom de l'idéologie, de la hiérarchie, de notre propre et incertaine situation dans le monde des êtres, nous nous meurtrissons.
Devrions-nous alors nous réjouir d'avoir repoussé Dieu ? Oui, parce que son abandon nous ramène à Lui. Non, car lui tourner le dos nous a plongé au coeur d'un mal immense : la cécité. Mais c'est une cécité que nous croyons partielle, parce que nous pensons que la vision des objets nous suffit ; nous croyons que produire et utiliser constituent les bornes de nos vies. En vérité, la cécité est totale, nous n'y voyons plus rien : ce qui dépasse la sphère de l'utilité ne nous parle plus. Le spectacle du monde n'est rien qu'une étendue peuplée de choses, sans que l'esprit n'y ajoute aucune couleur, parce que celui-ci ne pense plus à Dieu et ne le reconnaît plus comme source de ses initiatives.
Que deviendrons-nous sans un dialogue avec l'Être ? Des ombres. Car il est vrai que nous sommes toujours préoccupés, que la chose est le loisir d'un égarement permanent, qu'elle absorbe l'attention ; une attention qu'elle jette dans une passion qui nous transforme à notre tour en objet. Si cette transformation provoque le plaisir d'être contrôlé et envoûté, il ne faut pas qu'elle devienne le lot de notre vie. Ainsi, la correspondance entre le moi et la chose peut rapidement devenir maladive.
Ce qui compte, lorsque l'on prête l'oreille aux murmures de Platon, c'est la lumière : celle du Bien. Heureux celui qui s'en baigne sans le voir ! Car au fond, pour nous, ce qui compte n'est pas de voir Dieu mais précisément d'appréhender sa marque dans le monde, et d'y découvrir ce que le "soleil" favorise : la création, le renouvellement, la solidarité des choses entre elles et avec le moi. Seul, je suis pauvre et je ne suis rien qui puisse valoir.
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24 mars 2008
Premiers recueillements, IV "Bocage"
"Cet âne tranquille, au bord du pré, ces vaches posées sur l’herbe jouissent comme nous de la belle journée d’été qui déploie sa lumière sur le Boischaut en révélant jusqu’à la moindre brindille une profusion végétale que les êtres vivants voient comme nous et dont ils jouissent à cet instant présent, éblouis qu’ils sont, saturé de tiédeur palpable dans le silence de la chaleur." O.Michel
Chant I
L’horizon tire le bleu
Au dessus des arbres et
L’œil attendri
S’envole ainsi.
Plus bas,
En regard,
La paille mêlée
S’invente un soleil,
Divisant dans mes mains
Mon cœur en offrande.
Silence
Au pied d’un chêne
Aux mille lumières
Reflet
Du bois sombre qui s’ouvre
En rayons jusqu’au
Creux des vallons.
Dans les herbes folles
L’eau s’écoule
En lueurs.
Partout dans les sentiers
Dévale sans retenue,
L’amour qui me trempait.
Bocage,
Fraîcheur généreuse,
Eglise de couleur,
Dit en un souffle épais :
« Tu as peur mon ami
Tu meurs au loin
Ta tête s’en va
Tu as peur, dis-moi ?
Et tes yeux, où sont-ils ?
La paume brillante
De tes mains ? »
Baigné de pénombre,
Baissant la tête
J’allais toucher
Les points lumineux
Sur les feuilles
Humides
Lisses.
Flottantes sur les courbures
Des prés.
« Tu vois bien, dis-je,
Je n’ai pas de quoi
Te rendre tes gestes.
J’ai le corps au vent
Bras au centre
De la lumière qui n’est
Que pour toi. »
Le bocage souffla
Sous mes pieds.
Ô Terre, Pays !
Mille vies suffiront
A dire le mouvement
Plus pur que les purs
Traits de l’artiste.
Chant II
La campagne n’est plus.
Elle
Comme trace au cœur,
Comme griffe au dos
Devient terre imaginaire.
Dans les grands arbres,
Souffle l’erreur-futur ;
Disparition
En robe noire d’épines.
Lever les yeux vers
Ce qui reste et perdure
En d’infinis rayons,
Etincelants de rêves et d’eaux
Jamais connus.
Par la bouche seulement
Par elle devient matière
Toutes les vies pleines
De terre,
Les visages par lui, en lui :
Bocage.
Dans les plis de ma limousine,
Feutrée et lourde,
Enveloppé jusqu’au Ciel,
Ourle, irréel,
Le sensible éternel.
Traverse !
Jusqu’aux brandes lointaines,
Tu verras !
L’arbre semer la lumière
Au milieu des ronces,
Des genêts pleins de pluie.
Chant III
Echouée au milieu
Des herbes hautes –
Prairies
Liquides et bleues –
Une vielle libère
Mille pétales comme bouquet.
Mille notes nacrées.
Passe une main sur son corps
Bombé et frotté,
Mouillé par les fleurs
Déposant leur vie
Au cœur de l’âme
Croisée de bois.
Les traînes se font un orchestre,
S’ouvrant
Dessous la terre :
Vivants
Chantent depuis les replis
Les battements du Temps.
Gardez, laissez !
Regarde plutôt,
La quiétude impensable,
L’Amour fou
Immense
Infini
Vert, or, bronze
Du bocage.
12:01 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
20 mars 2008
Les viellistes, V : La méthode Dubois
André Dubois, aux yeux bleus translucides, c’est d’abord une Posture, des années entières de jeu, l’Amour de la vielle. « Lorsque j’ai commencé la vielle » me dit-il, « Jean Roux me disait que ça n’était pas gagné ! ». Voilà ce que m’avait répondu Dubois, alors que je le félicitais, le sourire aux lèvres. Dernier survivant d’une génération illustre, cet octogénaire, passé maître dans son art, a formé directement et indirectement une multitude de joueurs. Initié par son ami Jean Roux, vielliste de renom, il est l’auteur d’une méthode de vielle qui fait référence aujourd’hui encore. Le jeu d’André Dubois, contrairement aux apparences, est assez particulier. Beaucoup vous diront que son détaché est d’une terrible efficacité et qu’André Dubois est un des premiers adeptes d’un jeu de clavier riche en notes ! Tout cela est bien vrai, mais ce serait oublier que cet homme-là est capable des nuances les plus fines et les plus délicates. Virtuose et bon vivant, le mélange donne un résultat détonnant : celui d’avoir fait danser plusieurs générations. Sa vielle devient alors un secret tout entier, regorgeant d’airs anciens, de petits bijoux oubliés que Dubois nous offre, à l’occasion d’une rencontre… et pourquoi pas autour d’un verre de Sancerre ! Nous lui laissons maintenant la parole :
« Elève, cher ami,
Je dis « cher ami », car toi qui vas apprendre à jouer de la vielle, tu es déjà mon ami.
Mais ne crois pas que, parce que tu auras une vielle sur tes genoux, une méthode pour te guider et un professeur pour te conseiller, tu sauras déjà jouer. Non, ce n’est pas simple ; il faudra, avec tout cela, travailler tous les jours si possible, ne jamais te décourager, surtout au début où l’accordage est difficile – la corde grince si tu as mis trop de coton ou de colophane – mais grâce à ton courage tu sortiras de ce premier pas et, au fur et à mesure de tes progrès, tu découvriras la vielle, tu joueras plus souvent car ce sera de plus en plus passionnant.
Et alors tu deviendras un bon vielleux et tu auras l’occasion de jouer avec d’autres bons vielleux ; et à partir de ce moment-là, je te demanderai de ne plus copier les autres. Tu devras te faire une personnalité et ton jeu devra être le reflet de ton tempérament et de ta province.
Tu brilleras par ton jeu qui te deviendra propre avec un instrument que tu sauras dominer, et alors, comme on dit, tu seras un virtuose [...] » (Méthode de vielle, Introduction, 1985)
Ecoutons André Dubois jouer une de ses propres compositions, Nany, en hommage à son épouse, extrait de l’album Morceaux de plaisir (2004) :
Une interprétation d’une tyrolienne assez difficile, en duo avec son fils Gilles :
09:39 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : andré dubois vielle
08 mars 2008
Marche
Par courbes et plis
Va par les sentiers
Un vent sec et courant
Comme lui
Comme nous
Qui sommes
Décidés
Patients
Tristes,
Tenant la pierre.
Elle n’est pas bien
Belle,
Propre
Et lisse
Mais rassure et
Maintient.
« Regarde au Nord
Et dis-moi
Si tu vois
La venue
Des heures
De peines »
A travers champs
Le long des chemins
Le long des fossés
Passe et s’étend
Passe et revient,
Toujours.
22:55 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
03 mars 2008
Les viellistes, IV : Le swing de Grégory Jolivet
La nouvelle génération de vielliste ne manque pas de grands talents comme Grégory Jolivet. Ce qui frappe d’emblée chez ce joueur, c’est la précision inouïe du détaché. Avec un tour de roue parfaitement maîtrisé, Jolivet peut se permettre de créer un style qui lui est propre. Son jeu, très dansant, tantôt chaloupé, tantôt syncopé, est d’une énergie débordante. On remarque d’abord la griffe de ce vielliste qui est un détaché de six souvent employé et très précis, donnant au rythme une importance capitale. Capable des métissages les plus improbables, la préférence de Grégory Jolivet va à la vielle alto, dont le son est plus rond et chaud. Audacieux et inventif, il se dit influencé tant par Valentin Clastrier que par Jimmy Hendrix. Après avoir édité un album en duo avec le cornemuseux Fabrice Besson en 2002, Jolivet est reconnu par ses pairs. Membres de nombreuses formations musicales, Grégory Jolivet enjambe les genres et les tendances en donnant de nouvelles règles à l’art de la vielle.
Nous écouterons Jean-baptiste, extrait du premier album de La Machine , Les rôdeurs (2006). Grégory Jolivet joue sur une vielle alto de Philippe Mousnier, accompagné par cornemuse et percussions :
21:38 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : grégory jolivet viele à roue
01 mars 2008
Penser la raison
Penser la raison en 2008 ? Inutile. Je vous invite à lire quelques lignes d'un des meilleurs rationalistes du XXème siècle. André Lalande, dans La raison et les normes (1948), nous offre une belle définition de la raison qui me convaint pleinement.
"Quand on parle de raison, on peut penser à des fonctions mentales très différentes. Disons donc tout de suite que ce dont il est question ici, ce n’est pas seulement la faculté de faire des raisonnements et des calculs. Cet usage du mot, dominant au Moyen Age, est bien tombé en désuétude […] Celle dont il s’agit est celle dont on parle quand on dit que quelqu’un a raison, quand on oppose la raison au caprice, ou quand on avoue, avec regret, que « la raison n’est pas ce qui règle l’amour ». Croire à la raison, en ce sens, c’est admettre dans tout homme normal une capacité foncière de reconnaître certaines propositions pour vraies ou pour fausses, d’apprécier des différences de probabilité, de distinguer un mieux et un pire dans l’ordre de l’action, ou de la production ; et cela non pas seulement d’une manière affective, par une sorte d’avertissement impressionniste, comme celui par lequel nous sentons notre corps dispos ou mal à l’aise, mais sous forme d’idées générales et d’assertions conscientes, énonçables, sans équivoque, qui s’imposent aux esprits dans leurs rapports intellectuels […]. Enoncés imparfaits, évidemment, comme toutes choses humaines, mais pourtant susceptibles du degré de précision qu’on demande à de bonnes formules juridiques, ou à des lois relatives aux phénomènes naturels. Agir raisonnablement, c’est n’avoir pas uniquement pour moteur des impulsions ou des sentiments, mais être en état d’expliquer ses actions à ceux à ceux qui sont capables de les comprendre, en faisant appel à des idées et des règles dont ils admettent aussi la validité. La raison est donc un facteur essentiel de la « personnalité » morale, en tant qu’irréductible aux intérêts, aux passions, ou aux lubies de l’individu. Et c’est ce qui fait qu’elle est très mal vue par beaucoup d’entre eux."
22:37 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

