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24 février 2008

Prière d'une mémoire

Sur la butte, coiffé par vents

Et pluies crépitants – ce panneau :

                « Toutifaut »

Elancé, pauvre lieu-dit, solitaire

Aux arbres tristes.

Voici ce qu’il annonce,

Voici ce qu’il dit :

« De moi aux lignes

De chemin de fer, très loin

S’étendent les Terres légères. »

 

 

Il n’y a que champs qui résistent,

Fraîcheur comme liste de sursis.

Les vents sont heureux ici ;

Fous qui tourbillonnent maintenant,

                       Etroitement enserrés,

                               Froidement liés

Comme en une prison.

 

 

 

Geôle où je suis

           Illimitée

           Désirée

           Chérie

           Aimée

           Baisée

De mille souvenirs,

Ecoute-moi :

Je t’aime !

Ils vont bientôt te démolir,

Les gardes, les machines, les salauds

Voleront ma gamelle

     Mon pain

              Ma mémoire.

 

 

« Toutifaut »

          Au milieu du Cœur.

 

 

Mais j’attends près du poteau,

Je le serre fort dans mes bras.

J’ouvre ma main, enfin –

La pluie bat dans ma paume.

Jamais plus demain, demain,

Demain

Lorsqu’ils auront balayé

Les nuages du passé

Si beaux

     Assourdissants

                Réguliers

                      Blancs

                         Bleus !

Mélangés comme des âmes

D’enfants qui courent la tête

Levée sans que rien

Ne les arrête.

Puis lorsqu’ils chutent

C’est face vers le ciel,

La bouche pleine de terre,

S’écorchant

Contre la butte.

21 février 2008

Vivre

Comme chien seul, truffe

Humide et froide

             Vers les chemins où

Personne ni demain ne vient

 

 

Trouver au bout, langue

Pendante, le foyer du Cœur.

Pur, simple, dépouillé,

Mort comme les morts,

                       Ailleurs

                           Lavé

                           Libre

De mille et mille gestes

Contractés par effort,

Pour autre chose que

Pour Soi.

 

 

Sans hâte

S’en aller doucement

S’en aller sûrement

Vers les pierres blanches

Et interminables

De l’Être – Heureux,

Souriant, sans frissons,

Voir le monde

Se changer

En tapis blanc.

 

 

S’y étendre comme vivre

Vivre comme cela,

Regarder

Sans regarder

Ecouter sans

Comprendre.

 

17 février 2008

Poésie par bonheur et toujours vivante

     Les contemporains et leurs problématiques ne me disaient vraiment rien : des flots de mots, des collages, des blancs, de pauvres efforts plastiques pour dire. Ah non ! c’est vrai, le poème d’aujourd’hui ne dit rien ! Quand la production d’un poète nous intéresse, c’est parce que sa poésie a des concepts pour réceptacles, de l’  « être » à rechercher.

Même si cela est parfois plaisant, nous commencions vraiment à désespérer : le désespoir vient lorsque la poésie n’arrive plus à « émouvoir » sans un soubassement théorique. Nous ne savons même pas si, dans ce cas, il est propre de parler d’émotion ! Aujourd’hui, au regard de la production poétique contemporaine, nous avons l’impression que ce mot « émotion » est tabou, usé, refusé au profit d’une poésie pseudo intellectuelle, parfois vaguement philosophique, et souvent pompeuse. Que dire, si ce n’est remarquer que même un Bonnefoy, qui écrit son Anti-Platon, n’ait pas davantage titillé les « appétits » au lieu de nous gaver de présence. Au lieu de cela, il ne fait que dénoncer le « monde » des Idées (qui en fait n’en est pas un), pour privilégier la finitude. Mais c’est ignorer ce lien intime, entre le sensible, le fini, la mort, le sale, la vie, les tripes, l’odeur et l’Esprit au sein duquel tout ce qui précède reçoit signification et catégorisation en Idées. Voilà où le poète préfère s’en tenir, il « philosophe » comme tu philosophes, elle philosophe, nous philosophons, vous philosophez… Non pas que nous soyons bassement matérialiste, loin de là, et bien au contraire, mais simplement déçu.

 

Cependant, parmi ces poètes-penseurs, il en est un dont la poésie nous intéresse, il s’agit de Jean Mambrino : mais c’est peut-être sa destinée religieuse qui nous touche le plus. Dans La pénombre de l’or nous trouvons ceci :

 

Ce souffle imperceptible est ton enfant. Pourtant

C’est lui qui s’enfante, et respire en même temps

Que toi. […][1]

 

C’est l’Esprit qui engendre un esprit se faisant nouveau, par le simple acte de s’assumer pour s’incarner en personne. Nous aimons Mambrino pour l’esthétique de sa poésie, charmante et agréable, mais nous l’apprécions d’abord pour la dimension spirituelle du vers ; et cela en toutes lettres.

 

 

Pourtant, aujourd’hui, la véritable révélation est survenue, enfin ! En tournant les pages d’une anthologie de poésie contemporaine, un poème de Guy Goffette transmet d’emblée sa vibration, son onde devenant corporelle, primaire, provoquant discrètement le cœur :

 

 

Si tu viens pour rester, dit-elle, ne parle pas
Il suffit de la pluie et du vent sur les tuiles,
il suffit du silence que les meubles entassent
comme poussière depuis des siècles sans toi.

Ne parle pas encore. Ecoute ce qui fut
lame dans ma chair: chaque pas, un rire au loin,
l'aboiement du cabot, la portière qui claque
et ce train qui n'en finit pas de passer

sur mes os. Reste sans paroles : il n'y a rien
à dire. Laisse la pluie redevenir la pluie
et le vent cette marée sous les tuiles, laisse

le chien crier son nom dans la nuit, la portière
claquer, s'en aller l'inconnu en ce lieu nul
où je mourais. Reste si tu viens pour rester.
[2]

 

Voilà l’émotion du lecteur portée à son comble, un lecteur emporté tant par le fond que par la forme du poème : les rejets deviennent comme une main qui vous pousse dans le dos, et vous jette au milieu du silence, au cœur de la suavité du moment. Il y a d’abord  la simplicité en tout, l’absence de barrières formelles ou théoriques entre le lecteur et le poète, une parole qui s’adresse à vous, une intimité ouverte pour mieux se replier avec vous vers le secret. Ce thème étrange de l’attente pour redevenir, pour reprendre son souffle, annonce quelque chose de grand et de beau, que cela soi l’amour ou la mort. C’est un poème qui demande le silence et qui parle. Beaucoup de poètes traduisent le silence sur la page et nous gavent de leurs expérimentations et de leur petit « moi » tourmentés. Mais Goffette s’en moque, il parle, il « cause », il crie dans la nuit, comme le cabot jappe. Le poète nous entraîne  dans les choses humaines, en nous-mêmes, nous parle d’amour, d’attente douloureuse, et du besoin de l’autre. Quel plaisir d’écouter de nouveau la voix du poète ! Quel plaisir que ses vers nous traversent le corps et nous transportent ! Certains diront, nous le savons, qu’il s’agit là d’un charme désuet. Et alors ? Qu’ils continuent, ces gens-là, à bavarder.



[1] « Dans le combat » in La pénombre de l’or, Orbey, Arfuyen, 2002.

[2] « l’Attente » in La vie promise, Paris, Gallimard, 1991

12 février 2008

Père et fils

  

    Il n’y a guère un peuple aussi peu confiant que celui de France. De révolte en changement, de crise en crise, il finit pourtant par s’attacher et se laisser séduire par de grands rhéteurs. Il y a comme un paradoxe vieux comme le monde, propre à la France comme à d’autres pays, qui est de s’enthousiasmer pour les héros ou les fourbes.

Depuis plusieurs décennies, les fourbes ont gagné le cœur des français, et ceux-ci les aiment tant qu’ils ont élu, depuis quelques mois maintenant, le plus rigoureux d’entre eux. Inutile de dire à nouveau ce que Badiou a si bien montré : nous avons le président de l’ostentation, de la transparence malsaine et de l’inculture. Mais le peuple est si malléable, si fragile parce qu’il ne pense pas, que la majorité française reste à l’intérieur de l’enclos, attendant un nouveau berger.

Nous voici avant les lumières, avant le « sapere aude », pour peu qu’il existât un jour. A quoi bon toute cette pensée, à quoi bon ces textes riches et débordants maintenant niés, rangés dans les rayons poussiéreux des bibliothèques. Nous voici dans une époque abominable, de la barbarie intellectuelle, de la morale dictée qui est une contre-morale. Nous voici en avant de l’idéologie théorique, vers son application nouvelle et moderne ; tyrannie du mot et de la confiance par le mot. Voici le président d’aujourd’hui, pur produit de ce que cette époque a de plus terrible.

Maintenant installé, le voici livré à lui-même, laissant son fils de 21 ans se complaire sans la décharge médiatique. Regardons le fils du père, cheveux au vent, impersonnel, empruntant tant bien que mal les intonations du géniteur, ses formules, et chevauchant son cher destrier : l’arrivisme. Etudiant en droit comme d’autres étudiants en droit, blond comme d’autres blonds, pédant comme d’autres pédants, devenant la laideur même de sa parole, le fils ne sera pas abandonné du père. Jean ira souvent sur la colline pour aller murmurer : - Mon père ! Mais le Ciel ne sera pas noir et le père répondra. Le fils ira dans le désert de la politique, il y rencontrera la tentation, il y succombera, et le père vicié, ira main dans la main avec le diable de notre époque, comme toujours.

Catégorique

 

Tu dois parce que tu dois

Puis tu devras

Montrer tes mains.

 

 

Je n’ai rien

Moi

Je n’ai rien

Fait.

 

 

Mais toi, l’honnête

Tu es l’exemple

Tu vas à l’amble

En la pureté.

 

 

Je n’ai rien

Moi

Je n’ai rien

Fait.

 

 

Je devrais me taire

Et t’écouter :

Morale,

   Valeurs,

Au ciel

Sont montées !

 

 

Je n’ai rien

Moi

Je n’ai rien

Fait.

 

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