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27 novembre 2007
Les viellistes, I : le prestige d'un maître

Le terme de « maître » n’est pas aujourd’hui très à la mode, car celui-ci doit toujours être dépassé : le mot frustre, donne la nausée, et se teinte d’un certain passéisme. Mais toutes ces connotations, comme toujours, peuplent un imaginaire collectif souvent pauvre et borné.
Quelques domaines arrivent encore à échapper, quand ils le peuvent, au filtre du préjugé imbécile. Le monde de la musique traditionnelle participe (mais de moins en moins) de ces exceptions. Nous nous inscrivons donc à contre-courant d’un temps où les maîtres sont bafoués.
Il faut avouer pourtant, en sens contraire, que le terme de « dépassement » a ses limites, car que veut dire « dépasser un maître ? » : rien du tout. Faire mieux, du point de vue technique, cela est possible, mais encore faut-il terrasser la virtuosité qui se mesure uniquement de l’intérieur et qui n’appartient qu’à la vigueur d’une âme. Le virtuose passe maître lorsqu’il se fait forteresse, lorsqu’il finit par devenir Musique, et que l’esprit s’incarne parfaitement, absolument, jusqu’au moindre tressaillement de la note sous la pression du doigt ou devrions-nous dire de l’âme.
Gaston Rivière (1909-2004), était une âme vivante de la vielle, il était de bois et de nacre : Rivière ne faisait pas jouer sa vielle, il l’était. De la montée chromatique au vibrato, en passant par des triolets d’une finesse inouïe, son jeu était la musique même : on ne peut pas dire que lorsque nous l’écoutons jouer, par delà la mort, nous soyons attentifs à tel ou tel « morceau », mais bien au contraire à une vibration, à une humeur, à une pointe décisive de l’interprétation.
Rivière mourut, et laissait retomber sa main, tendue depuis toujours vers les jeunes générations. Il pliait alors sous le poids des années, laissant sa vielle sur les terres bourbonnaises. Alors, l’âme est sortie par la porte et resta en suspens au-dessus du temps.
Depuis Gaston Rivière, de nombreux viellistes ont fait leur apparition, avec une technicité plus aboutie, et un répertoire davantage avant-gardiste : c’est incontestable. Cependant, ils leurs manquent souvent la musicalité, à l’exception d’un petit nombre, car ils se spécialisent, sclérosent eux-mêmes leur propre type de jeu, et son incapables de donner à la complexité une couleur simple : en cela beaucoup sont plus savants que virtuoses et plus virtuoses que maîtres.
Gaston Rivière, d’un autre temps pour les uns, est pour nous atemporel, parce qu’il continue d’apprendre une chose capitale : la musique est vécue et non expérimentale ; elle est spirituelle et toute intérieure.
Ingratitude de Gaston Rivière (jeu sur la première chanterelle) :
22:20 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : gaston rivière vielle à roue
26 novembre 2007
Hommage à Michel Adam

Disparition d’un des derniers moralistes
Avant-hier, en ouvrant notre courrier, nous tombions sur le bulletin annuel de l'Association Lavelle. En regardant au verso de l'exemplaire, cette phrase nous frappe : « Nous avons le regret de vous annoncer la disparition de M. Michel Adam ». Un vif éclair traverse le coeur, et nous restons immobile un instant, ne quittant pas cette phrase des yeux.
Lorsqu'en 2004 nous assistions pour la première fois à la réunion annuelle de l'association Lavelle, Michel Adam fut le premier à venir vers nous, à nous questionner, enchanté que la jeunesse s'intéresse à Lavelle. De petite taille, son ton sec et assuré, avec son expression d'une autre époque, donnaient à ses propos quelque chose de définitif. Nous avons immédiatement su que nous pouvions lui faire confiance, et que ses conseils seraient capitaux. Nous regrettons d'en avoir ommis un certain nombre. Avec gentillesse, il a accepté, en 2005, de relire notre travail sur Louis Lavelle et d'en faire la critique. La lettre qu'il nous a envoyé témoigne de la bienveillance d'un grand esprit : ses remarques, bonnes ou mauvaises, participaient toujours de la douceur. Il nous a beaucoup éclairé. Nous lui avons envoyé notre livre avec nos remerciements, début septembre, sans savoir qu'il était décédé au mois de Juin.
C'est un philosophe et fin moraliste qui nous quitte, et avec lui s'éteint une génération, marquée directement par Jankélévitch, Gouhier, Moreau et Lavelle. Né en 1926, Adam fait ses études à la Sorbonne puis devient professeur dans le secondaire à Orléans, Fontainebleau puis Rennes, avant d'enseigner à l'université de Bordeaux. Docteur ès lettres, il s'interessera volontiers à la philosophie du XVIIème siècle, en publiant des études sur Charron et Malebranche. Mais il laisse surtout une oeuvre de moraliste. Se questionnant sur la conduite morale, il travaille sur la calomnie, le péché mais aussi la bêtise. Son Essai sur la bêtise (1975), réedité en 2004, témoigne du coeur de sa pensée . Dans ce livre, l'étude de la bêtise (aspects psychologiques, métaphysiques et moraux) débouche sur une morale de « l'esprit léger ». La bêtise, c'est la balourdise ; la légèreté, c'est l'intelligence :
« L'esprit doit être léger devant le réel, et laisser pénétrer en lui ce qui peut l'instruire. La véritable intelligence ne s'arrête pas au jugement qu'autrui nous impose; il faut plus de légèreté que cela. De la même façon, un jugement abrupt marque un esprit limité ; une touche subtile est nécessaire pour saisir l'essentiel. Les mots invariables ne veulent presque plus rien dire. » (Essai sur la bêtise, Paris, PUF, 1975, p. 85)
Aussi, la bêtise ne menace-t-elle pas que les esprits simples ou bornés, mais aussi les plus savants :
« Il y a aussi une forme de bêtise que l'on rencontre à l'intérieur de l'érudition, et on remarque l'accroissement de la bêtise avec l'accroissement du savoir ; l'esprit s'alourdit du poids de ses connaissances. Rappelons cette formule de Barbey d'Aurevilly : « Etre au-dessus de ce que l'on sait, chose rare! L'érudtition par-dessus, c'est le fardeau ; par-dessous, c'est le piedestal ». » (p.85)
Ironie et profondeur, telles sont les qualités cardinales des grands moralistes : Michel Adam était de ceux-là. Sa pensée toujours bienveillante n'est pas fade pour autant : elle est active, et donne au sujet étudié toute sa dimension concrète. Sans jamais céder à l'éclectisme ni à l'érudition verbeuse, la morale adamienne se tisse d'un vocabulaire précis, donnant au propos une apparente concision. Fidèle à la méthode réflexive de ses maîtres, Michel Adam s'inscrit dans la tradition du spiritualisme français. Mais, il est davantage un classique, car il croit au pouvoir de la raison :
« La raison nous engage dans la surveillance continue de nous-même. Elle vaut d'abord parce qu'elle empêche. Le raisonnement correct s'obtient par le refus des possibilités fallacieuses, de même que la statue se fait par le refus de la masse inutile. » (p. 59)
Sage rappel, d'un authentique philosophe en son temps.
12:05 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : michel adam philosophe moraliste philosophie
21 novembre 2007
Premiers receuillements, I
Vers la foi
Il y a d’abord un long refus, car on conçoit que celui-ci est un panache. Il y avait sur l’étoffe de notre quotidien, cousue de certitudes, une fine poussière, dans laquelle nous écrivions de notre index : « l’Homme est orphelin ». Comme une sorte d’orgueil littéraire, de déni hautain, nous parcourions les chemins creux avec confiance et entrain.
Mais à force de marcher, le regard droit devant, le menton relevé, on se lasse. Déjà, cette attitude artificielle s’accompagne de douleurs qui nous font vite baisser la tête. Voici pour nous l’occasion de voir ce qui se passe autour. Et, lorsque l’orgueil cesse, que l’étoffe se ruine, c’est un tout qui faiblit. Mais la faiblesse ne détruit pas, elle ouvre d’autres horizons, plus purs et plus vastes.
Quand bien même notre monde serait celui de la marginalité, de la laideur, du davantage, nous ne répugnons pas à dire que pour ne pas souffrir de vivre, nous avons tout intérêt, même s’il est confortable de railler la formule, à nous aimer les uns les autres. Seule notre agonie est personnelle mais notre mort est collective, et la haine nous divise au-delà de la mort, alors que le compromis nous laisse une chance de nous aimer et de nous unir ici-bas et Après. Nous ne voulons plus haïr. La colère mais pas la haine. Le silence mais pas le cri. La confiance mais pas la certitude.
Prier
Cela vient du dedans, et c’est un geste ou une action toujours en besogne. Nos prières ont besoin de lumières dans la pénombre pour être toujours plus fortes et plus intenses. A genoux, le corps de courbe en avant, le front s’appuyant sur les mains jointes. Avec les doigts qui se resserrent, le dialogue intérieur est plus vif et le moment est plein de joie. La moiteur des mains, les larmes parfois, les douleurs musculaires, témoignent toujours du refus de refuser Dieu. Nous avons le cœur si plein de confiance, que nous ne nous reconnaissons plus. Si la douleur est présente, la prière, souvent, en est la seule réponse.
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15 novembre 2007
Villanelle de la pluie
Nous vivons sous un ciel gris,
Le sol nous brûle les pieds
Et le monde attend la pluie.
On se tourne dans son lit
Et la sueur va couler :
Nous vivons sous un ciel gris !
On se lève puis on supplie
La fraîcheur de se montrer ;
Et le monde attend la pluie.
Mais que vienne cette pluie
Pour doucement nous mouiller,
Nous vivons sous un Ciel gris
Et le monde attend la pluie.
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13 novembre 2007
Sur la poésie de Bergmann
La poésie, comme la philosophie, est un discours sur l’Être. Elle ne peut donc avoir d’autre souci que de le dévoiler, à travers le filtre d’un esprit. Parfois, l’esprit se rétracte, et finit par se considérer lui-même : cela devient cette détestable poésie du Moi, ouvertement revendiquée. Le « je » figure à chaque ligne, et l’œil est plus fort que ce qu’il voit.
On aurait pu croire, en lisant quelques poèmes de Valérie Bergmann, qu’il en était ainsi. Nous trouvons sous sa plume le « je », la référence redondante à l’ipséité. Cependant, cette poétesse qui se met irrégulièrement en valeur, finit par se donner à ce qu’elle vit : par ses yeux, nous voyons le lot de beaucoup d’individus :
Je cultive par écrit
Les méandres de la vie
Et récolte les saisons
Des années chargées d’émotion (1)
Comme nous tous, malgré la constance du regard, nous assumons plus ou moins le temps, les contraintes, et revivons avec nostalgie les instants d’intense bonheur. Ainsi l’écriture suscite le réveil du moi, mais surtout la manifestation de ce que tous les hommes vivent : c’est juste un «je » particulier qui en témoigne. Ce Moi ne suscite pas le réel, ne sécrète pas ses émotions propres pour les glorifier ou s’en plaindre, mais pour les universaliser. Plus encore, ce réel n’est pas transformé, posé par le « je » de la poétesse, mais c’est l’extériorité qui appelle l’écriture :
Dans l’énergie du silence
La nuit dévoile ses abscons
Abstraites émotions d’errance
Où les délices de mes abréactions
Font jaillir l’exquise extase
De mes écrits par le soir inspiré (2)
Ce qu’il y a d’étonnant, et d’agréable dans cette poésie, c’est que l’écrivain n’est pas devant la nature ou au-delà, mais il y fait son nid et la décrit comme ce qui l’entoure et ce avec quoi il fait corps. C’est à cause de cette situation singulière que le « Je » tente de jaillir sans trop de succès. Il en résulte davantage pour le lecteur une fascination sur ce que le Moi donne à voir, plutôt que sur le Moi lui-même. En ce sens, cette poésie échappe, jusqu’à maintenant, à la tentation du nombrilisme.
[1] (1)« Anonyme » in Clair-obscur.
[2] (2)« La nuit », ibid.
16:20 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
08 novembre 2007
Pour une nouvelle poétique
Lorsque l'on s'attarde un moment seulement sur quelques uns de nos poètes ultra-contemporains, on peut en conclure rapidement une poésie a-formelle. Parce que le monde dans lequel nous vivons est baigné de déterminisme, dominé, dit-on, par l'uniformalisation des moeurs, l'économie de marché, le poète veut en sortir : il se veut donc poète, c'est-à-dire pure liberté ; un Faire. Disposer librement de soi, exercer son libre corps, c'est laisser au loin le consensus social, la simple série d'évènements qu'est devenu le monde. Mais comment s'y prendre ? Comment de nouveau dire « moi » ? Comment faire valoir de nouveau le geste poëtique (1)1 dans sa plus haute majesté ?
Il s'agit alors pour le poète de disloquer, d'éclater les formes de l'ancienne poétique, de rejeter la ballade, le rondeau, le sonnet, l'ode et toutes les règles conventionnelles (régularité des syllabes, agencement des rimes...) Bien entendu, Appolinaire et d'autres, avant nos contemporains, avaient eux aussi provoqué la poésie jusqu'à la dessiner. Ainsi, dans ce démembrement de poème, l'auteur y fait un nid douillet d'où l'esprit unique pourra jaillir. L'éclatement devient symbole de liberté, de contestation allant jusqu'à l'anarchisme même : l'originalité doit se manifester.
L'exemple de Bernard Heidsieck, poète contemporain, en est une belle marque :
« Alors... alors...qui y a t-il a redire à ce que ça tourne, tourne, valse... ici... tout autour (...) ce vrai poème narcisse vermiceau tortillard de 56 sur la lettre « S » »
Cependant, cette originalité s'étale peut-être jusqu'au non-sens, jusqu'à l'hermétisme et la marginalité dont le monde n'a plus que faire. Et c'est pourtant contre ce monde contesté que la poésie doit aller : à quoi celle-ci va-t-elle se réduire alors ? Au singularisme, à l'introspection vaine peut-être. Il y a dans cette abscence de « règles » (au sens classique) un effet pervers : elle en vient à réduire la portée de la poésie.
Au contraire, il y a dans ces formes poétiques parfois millénaires, un intérêt immense : si leurs contraintes doivent symboliser aujourd'hui la coercision, pour un poète depuis toujours épris de liberté, encore faut-il les « prendre à bout de bras ». Il nous semble que ces formes, notamment le rondeau, ou encore la ballade, au combien éloignées de nous, cent fois maltraitées, diminuées, sont une aubaine pour exprimer une liberté débordante. Il s'agit plutôt pour le poète de faire grandir dans ces contraintes son esprit, pour illuminer ces formes de l'intérieur, pour les transfigurer. La circularité du rondeau, sa substance vivante qui est d'être en son fond une danse, donnerait au travail poétique une puissance sans bornes, parce que la poésie assimilerait ces limites à sa liberté : elle les dépasserait. Il semble pour nous que, par exemple, la poiésis médiévale soit hautement intéressante, parce qu'elle mêle la vie et la positivité des formes, de manière à ce que la première transfigure la seconde.
1(1)C'est ainsi que Claudel orthographiait le mot, pour le rapprocher de l'étymologie grecque poiesis (faire, produire).
13:10 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
04 novembre 2007
Rondeau de l'eau
À Lulu
Dans l’eau claire de ses yeux
Y est toute la Lumière ,
Dont les reflets se libèrent,
En rayons délicieux.
Et l’inavouable aveu
Scintille comme un mystère,
Dans l’eau claire de ses yeux
Y est toute la Lumière.
Comme coule une rivière,
Si paisible dans son lit,
Sereine, charmante, unie,
Dans ton âme tendre et fière,
Y est toute la Lumière.
15:35 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
02 novembre 2007
Discussion imaginaire avec quatre philosophes : Brunschvicg, Bergson, Lavelle et Sartre
Une petite salle nous a été prêtée pour l’occasion. 15 heures - nous attendons la venue de quatre grands penseurs, sortis de leurs œuvres essentiellement pour nous entretenir de leurs idées et de la philosophie. A ce que l’on sait, ils ne s’entendent pas tous. Une auto s’arrête devant l’entrée, et un homme à la barbe blanche soigneusement taillée, en costume gris clair, s’avance vers nous. C’est Brunschvicg qui nous salue avec une certaine raideur. Sartre arrive à son tour, accompagné jusqu’à la porte par son ami Dullin. Il paraît très vif et nous salue lui aussi avec sécheresse. Nous regardons dehors, il commence à pleuvoir. Sous un parapluie, s’approche un homme grand et massif. Celui-ci s’arrête au coin de la rue un instant, et se dirige vers la salle : Lavelle ferme son parapluie : « Louis Lavelle, de l’Institut » nous dit-il doucement en nous serrant la main. 15 h 15- une autre auto s’arrête très près de la porte. Un petit homme voûté marche péniblement vers l’entrée. Une femme l’accompagne et nous demande : « serait-il possible d’apporter une chaise pour Monsieur Bergson ? ». Le maître hoche la tête avec bienveillance, et prend place autour de la table…
Nous - Bonjour Messieurs, quel grand honneur de vous recevoir aujourd’hui ! Vous avez accepté de venir ici nous entretenir de la vocation de la philosophie, et ce que c’est que de la pratiquer. Malgré vos divergences, que nous connaissons, nous allons essayer de parler ensemble. Nous remercions tout particulièrement Monsieur Bergson de s’être déplacé de Genève. Messieurs, je crois que vous vous entendrez, aujourd’hui, pour parler de philosophie de la manière la plus générale qui soit…
Sartre - Permettez-moi, s’il vous plait, de vous corriger : nous ne philosophons jamais de manière générale car cela est toujours orienté… nous connaissons les dérives, et M. Brunschvicg en sait quelque chose, d’un universalisme abstrait !
Lavelle - Si je puis me permettre, évitons d’abord le conflit…
Brunschvicg - pour une fois, je soutiens M. Lavelle et sa belle intervention moralisante ! Elle nous sera utile pour notre propos. Mais je voudrais répondre à M. Sartre. J’ai lu avec attention, votre ouvrage sur l’être et le néant. Inutile de vous dire qu’avec ce livre, vos diatribes à mon égard, depuis plusieurs années, se voient considérablement réduites…
Sartre – Eh bien voyons…
Brunschvicg - … car je vois que malgré vous, mon enseignement y reste bien vivant !
Sartre – Sans doute, mais à des fins bien différentes !
Brunschvicg – J’en conviens. Cependant, la transparence de l’esprit est un de mes « fantasmes » qui ne vous a pas quitté. Votre langue est si maladroite, que j’ai du mal à me relire ! Mais au fond, je vous le demande, est-ce que votre « phénoménologie » n’est pas autant disloquée que mon idéalisme, selon vous, est totalisant ? Nous en sommes au même point cher ami !
Bergson – Chers messieurs, je dois avouer, à mon grand regret, que vous tombez l’un et l’autre dans un dogmatisme qui frôle – ceci est aussi valable, aussi étrange que cela puisse paraître, à M. Brunschvicg – le fidéisme pur et simple. Mais je n’ai rien contre le fidéisme, sauf lorsqu’il est inavoué.
Sartre – Je crois que M. Bergson divague !
Nous - Monsieur Bergson, pourriez-vous nous expliquer ce que vous entendez par fidéisme ?
Bergson – M. Brunschvicg, comme nous le savons, a une sainte horreur des philosophies intuitives. Mais, comme je l’ai déjà dit, la critique d’une philosophie intuitive est si facile qu’elle tentera toujours le débutant. Ma pensée repose sur une intuition, qui est celle de la durée : je ne puis fonder cette durée en raison ; elle relève donc d’un certain fidéisme. Mais au fond, quelle philosophie n’a pas la foi comme premier fondement ?
Lavelle – Je remercie notre maître Bergson pour cet éclaircissement. Mais il y a plus : il ne faut pas que cette foi soit confondue avec la foi religieuse. Je veux dire, et si je comprends bien les propos de M. Bergson, que toute philosophie est fondée sur autre chose que l’intelligence, comme je l’écrivais moi-même dans mon traité De l’être.
Brunschvicg – Nous avons déjà parlé, lors d’une séance à la société française de philosophie, de votre conception de l’être : vous savez que nous ne tomberons pas d’accord !
Sartre – laissons cela, si vous le voulez bien. Ce ne sont que des querelles de chapelle. Voilà où en est la pensée française après plus d’un siècle d’académisme. Il y a déjà de la poussière sur vos œuvres, Messieurs, comme il y en a sur celles de vos maîtres idéalistes. Comment voulez-vous penser le temps présent si vous ne sortez pas d’une pensée réflexive ? Je pense, très certainement, que les allemands…
Bergson – laissez donc les allemands !
Sartre – ne faisons pas d’obscurantisme…
Bergson – Je ne pense pas que l’enseignement français ait fait de l’obscurantisme en invitant Husserl à la Sorbonne en 1929 !
Sartre – Il est certain, Messieurs, que si la liberté reste cantonnée à l’esprit, si la conscience n’est pas pur mouvement d’extériorisation, nous serons alors dans l’incapacité de penser notre temps et toutes les violences qu’il draine. Quel espoir nous laisse l’historicisme hermétique du professeur Brunschvicg ? Jadis, je fus véritablement séduit par la psychologie de M. Bergson, par laquelle je suis venu à la philosophie : mais qu’est-ce que le « bergsonisme », si ce n’est un idéalisme déguisé en réalisme ?
Brunschvicg – Je vois avec étonnement qu’une rencontre comme celle d’aujourd’hui n’est pas l’occasion, pour M. Sartre, de faire preuve d’humilité. Il met en cause l’ « hermétisme » de ma pensée, mais il me semble que le même penseur hermétique s’efforça de penser les rapports entre la culture allemande et la guerre en 1915, qu’il prononça un discours aux étudiants en 1940. Pas une seule seconde mon « historicisme », comme vous dites, ne m’a empêché de penser le concret. Peut-être devriez-vous, dans vos pièces, cher monsieur, relever le ton pour être plus « concret » ! Je n’entends que trop le bourdonnement de vos mouches !
Nous – Si vous me le permettez, il semble qu’il y a aussi un conflit de génération en jeu : est-ce que notre discussion n’est pas un dialogue de sourds ?
Lavelle – Je ne pense pas. Il s’agit simplement, je crois, de la manière d’envisager l’initiative et le dessein de la philosophie. Ce dernier est voué à la science pour M. Brunschvicg, à la politique pour M. Sartre et à l’Être pour M. Bergson et moi-même. Au fond, nous envisageons tous les quatre différents aspects de l’être : mais c’est toujours le même être qui nous intéresse. Nous en arrivons bien à la conclusion suivante : c’est à l’esprit que se voue la philosophie, dans toutes ses acceptions. Cependant, ce que semble ignorer M. Sartre c’est la grâce, plus haute que la liberté : la grâce comme liberté de Dieu. L’homme est libre mais pourquoi ?
Sartre – Nous sommes aux antipodes l’un de l’autre !
Lavelle – Nous sommes libres afin de découvrir notre vocation, voilà ma profonde conviction.
Sartre – « Vocation » est un mauvais mot… encore faudrait-il un Dieu pour nous pétrir…
Bergson – Chers amis, c’est à mon grand regret que je prends congé de vous. Il est cinq heures et je vous quitte…
Nous – Je crois que le départ de M. Bergson, que nous remercions chaleureusement, nous pousse à suspendre ce riche débat. Je voudrais vous adresser, à tous, mes plus vifs remerciements.
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