03 juillet 2008

Penser la morale aujourd'hui (I)

 

Cours de philosophie (Association 55 et plus), Châteauroux, le 26 juin 2007. 

I. De la morale dogmatique à la morale concrète

Bonjour à tous. Aujourd’hui je vous propose d’aborder un domaine de la pensée qui, depuis quelques décennies, est très largement tombé en désuétude : il s’agit de la morale. Le monde actuel nous empêche-t-il définitivement de penser la morale ? Et s’il faut la critiquer, de quelle morale s’agit-il ? Qu’entend-t-on d’ailleurs par ce mot ?

 

Nous pourrions effectivement tenter, tout d’abord, de donner une définition de ce substantif. Nous ouvrons le petit Larousse et nous trouvons deux acceptions du terme :

« Ensemble des règles d’action et des valeurs qui fonctionnent comme norme dans une société »

Et ensuite

" Théorie des fins des actions des hommes ».

Par leur brièveté respective, ces définitions semblent obscures. Mais nous comprenons néanmoins qu’il y a une différence entre la morale comme ensemble des normes dont procèdent les mœurs, et la morale comme théorie philosophique qui nous oriente vers la bonne conduite.

 

C’est sur le deuxième sens que je vais premièrement me pencher. Qu’en est-il de la morale en tant que science des fins des actions ? Chez Aristote, l’ethos (qui a donné aussi « éthique » - on notera que Conche, dans Le fondement de la morale, distingue l’absoluité de la morale [universelle, collective] du caractère plus individuelle de l’éthique qu’il qualifie de « sagesse ») renvoie à l’ensemble des vertus qui règlent nos passions[1] ; la morale participe donc de l’activité de l’esprit. Qu’entend-t-on précisément par vertu ? C’est une disposition constante à faire le Bien et à éviter le Mal, une qualité. Comment adviennent ces vertus ? Par l’éducation (paideia), et cette dernière doit être l’affaire d’un législateur qui est un homme prudent et dont la tâche reste d’organiser une pratique de la bonne conduite.  L’idéal aristotélicien semble ainsi fondé sur la prudence, la probité et la justice.

 

 

Nous venons de mettre au jour, de manière assez évidente, le lien intime qui peut exister entre morale et éducation. J’ai justement devant moi deux charmants petits livres bleus d’un certain A. Souché et intitulés Morale, Instruction Civique, Travail et publiés chez Nathan. Ils sont conformes aux programmes des collèges 1947, l’un concerne la classe de cinquième et l’autre la classe de troisième. Nous lisons pour la classe de cinquième :

« Des notions concrètes et pratiques certes, mais un enseignement qui agit sur la volonté et qui illumine de clarté l’idéal moral […] Puis nos travaux constituent pour l’enfant un véritable apprentissage moral. Il sollicite sont jugement, fortifient sa jeune conscience, font pénétrer les principes dans sa conduite de chaque jour. »[2]

Mais après avoir lu cette prose enjouée et grosse de bienveillance nous en arrivons aux préceptes eux-mêmes, comme par exemple :

 

 

« Vos frères et vos sœurs ont les mêmes affections que vous, ils reçoivent les mêmes soins, partagent les mêmes joies et les mêmes peines ; étroitement unis par une vie en commun, comment ne vous aimeriez-vous pas mutuellement ? »[3]

 

 

La morale c’est ce qui doit être. Or ici, Souché confond l’être et le devoir être. Dire « ils reçoivent les mêmes soins que vous » ne constitue pas une vérité. D’ailleurs la morale se passe de vérité générale de ce genre… nous le verrons. On s’aperçoit ici qu’une donnée faussée est élevée à l’universel, ce qui pose problème. Ce type de morale qui relève davantage d’une norme imposée que d’une véritable morale, c’est celle que Bergson, dans Les deux sources de la morale et de la religion appelle « close ». Dans cette morale close, la présence du devoir en nous, s’explique par la pression de la société, et ce devoir est corrélatif à cette dernière. L’ensemble des habitudes sociales pesant sur notre volonté constitue ce que Bergson appelle le « tout de l’obligation », qu’il définit comme extrait concentré, quintessence des milles habitudes spéciales que nous avons contractées ; mais aussi le fait d’obéir aux exigences particulières de la vie sociale. Dès lors, on ne se questionne plus sur notre propre conduite mais sur la seule valeur « théorique » de cette conduite. C’est intéressant, certes, mais pas suffisant. On assiste alors à l’établissement d’une morale sclérosée. En ce sens, l’individu et la société sont recourbés sur eux-mêmes, et « l’âme » tourne dans un cercle. A cette morale close, Bergson oppose la morale ouverte. En quoi consiste-t-elle ?

 

Elle est fondée sur l’aspiration. Notre esprit peut-être touché par une émotion (et nous retrouvons le spiritualisme vitaliste de Bergson) qui le soulève en un élan moral. Bergson prend l’exemple de la charité (amour du prochain qui nous pousse à lui vouloir du bien) dont l’idée fait réfléchir ; et parce que nous réfléchissons, nous sortons du figement de la morale close. Pourquoi la charité est un concept judicieux ? Parce qu’il est assez vaste et simple pour laisser une marge de manœuvre à l’esprit. C’est un précepte qui libère l’âme grâce aux paradoxes qu’elle génère :

«  La morale de l’Evangile est essentiellement celle de l’âme ouverte […] Si la richesse est un mal, ne nuirons-nous pas aux pauvres en leur abandonnant ce que nous possédons ? Si celui qui a reçu un soufflet tend l’autre joue, que devient la justice, sans laquelle il n’y a pourtant pas de charité ? »[4]

Que retient-on de Bergson ? Cette idée de liberté de jugement qui habite la morale. Cette dernière est complexe, par conséquent. Je prends la morale en charge et les préceptes ne doivent plus générer chez moi le suivisme mais la réflexion. Bergson nous aide à sorti d’un premier problème : la morale dogmatique.

 

Mais nous aurions envie de demander si cette idée de morale ouverte est suffisante pour garantir une conduite morale.

 

Car en effet, si la morale repose sur la vertu, l’obligation vertueuse, nous ne sommes que légèrement rassurés quant à la transparence de telle ou telle action. Nous voulons dire : n’y a-t-il pas là-dessous quelques intérêts à retirer de l’action « morale » ?

 

 

Dans sa Critique de la raison pratique, mais également dans Le fondement de la métaphysique des mœurs, Kant se demande si l’intérêt que l’on retire d’une action est l’ennemi de la morale. Et sa réponse est positive. Avant de poursuivre plus en détails, je vous donne quelques repères quant à la genèse de cette morale kantienne. Kant subit trois influences déterminantes : le piétisme familial en la figure de sa mère, qui le prédispose à chercher le moral dans l’intimité spirituelle ; l’influence des métaphysiciens rationalistes qui voyaient le principe de la morale dans un idéal de perfection dont nous sentons l’attrait et auquel le devoir se subordonne [notons que nous retrouvons ce schéma au vingtième siècle, certes assoupli, chez Le Senne. Cf Le Devoir, Paris, PUF, 1950] ; et enfin Rousseau dont la confiance en la bonté « divine » (devrai-je dire « naturelle » car nous frôlons la contradiction…) de l’homme séduit Kant.

 

 

Or, à la différence de Rousseau, le philosophe allemand ne fait pas une morale du sentiment, mais fondée en raison. La raison pratique gouverne, selon Kant, notre volonté, législatrice d’un  monde que nous avons souhaité. La raison morale est donc créatrice. Mais l’originalité de Kant est de dire qu’il n’y a pas de déterminations extérieures en morale, mais que cette dernière s’élève à un formalisme d’ordre supérieur, logique. Qu’en est-il précisément ? […]



[1] Ethique à Nicomaque, II

[2] Souché, Morale, Instruction civique, Travail, Paris, Nathan, p. 7

[3] Ibid. p. 171.

[4] Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, PUF, 1997, p. 56.

22 juin 2008

Confiance

 

En eaux ternes de la ville,

Suivant le chemin des pas

On veut se changer

Par désespoir.

 

Plus bas

Plus loin que les pas,

Avoir l’allure

                Et le fond

D’un retiré.

 

Mais refuser

Quand l’Or est donné

Et la main élevée,

C’est défaire

Et mourir aussi.

18 juin 2008

El nombre conseguido de los nombres

Si yo, por ti, he creado un mundo para ti,
dios, tú tenías seguro que venir a él,
y tú has venido a él, a mí seguro,
porque mi mundo todo era mi esperanza.

Yo he acumulado mi esperanza
en lengua, en nombre hablado, en nombre escrito;
a todo yo le había puesto nombre
y tú has tomado el puesto
de toda esta nombradía.

Ahora puedo yo detener ya mi movimiento,
como la llama se detiene en ascua roja
con resplandor de aire inflamado azul,
en el ascua de mi perpetuo estar y ser;
ahora yo soy ya mi mar paralizado,
el mar que yo decía, mas no duro,
paralizado en olas de conciencia en luz
y vivas hacia arriba todas, hacia arriba.

Todos los nombres que yo puse
al universo que por ti me recreaba yo,
se me están convirtiendo en uno y en un
dios.

El dios que es siempre al fin,
el dios creado y recreado y recreado
por gracia y sin esfuerzo.
El Dios. El nombre conseguido de los nombres.

Juan Ramon Jimenez,  Dios deseado y deseante (1949)