16 novembre 2009
Haies vives et autres lieux poétiques
Depuis notre mot d’ouverture du 21 octobre 2007, quelques lecteurs fidèles ou pas, ont cheminé avec nous entre notes philosophiques et poétiques, poèmes et chroniques musicales. Cette page portait justement, aujourd’hui encore, le titre de Chroniques. Nous invitions les quelques internautes à se mettre ici à l’écart : il s’agissait de fuir, autant que possible, le monde des polémiques diverses et variées. Cela ne nous a pas empêché, rarement, de relever un trait d’actualité afin de le traiter.
Mais en bientôt trois ans, nos perspectives se sont précisées, affinées, et ce titre de Chroniques n’arrive plus, désormais, à désigner ce que nous voulons faire.
Il s’agit ici, aujourd’hui, d’un lieu qui veut mettre au centre la poésie ainsi que la philosophie qui la précède ou la prolonge, une poésie d’images mobiles se donnant, se livrant à l’esprit dans le jeu de la rêverie. Notre dernière note sur Bachelard n’était pas un hasard : « L’objet que nous rêvons, comme il nous aide à oublier l’heure, à être en paix avec nous-mêmes ! » (La Poétique de la rêverie, 141) Nous voulons un retrait plus profond encore, vers l’intimité toujours plus claire et silencieuse. L’acte philosophique s’inscrit aussi dans ce cadre, parce que l’esprit qui laisse venir à lui la chose veut toujours s’en emparer : c’est au cœur de ce jeu risqué que se déploient les philosophies.
Nous avons renommé ce blog Haies vives et autres lieux poétiques, car nous voulons laisser une place à la poésie ainsi qu’à ce que nous célébrons à travers elle. Nous voulons parler de la vanité superbe du geste poétique qui est la même que celui du philosophe : vouloir saisir sans dégrader, sans déflorer. C’est aussi la beauté même de tout acte de l’esprit.
Enfin, il faut s’arrêter un instant sur ces « haies vives » : il s’agit là des « traînes » berrichonnes qui nous cachent les belles plaines vallonnées de notre beau Berry pour mieux, de l’intérieur, nous les faire découvrir. Les haies qui bordent les chemins creux et les terres au cœur desquelles elles conduisent, ces observatoires sauvages du promeneur, ce ne sont pas seulement « des spectacles par la vue, ce sont des valeurs d’âmes, des valeurs psychologiques directes, immobiles et indestructibles. Vécues dans la mémoire, elles sont toujours bienfaisantes. Ce sont des bienfaits qui demeurent. » (La Poétique de la rêverie, 100) Pour déployer nos perspectives intellectuelles, il fallait un appui solide et immobile, chéri et cent fois célébré : un Endroit d’images que notre terre natale nous livre et dont elle a, aussi, chargé notre mémoire sans cesse ravivée.
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13 novembre 2009
Sur Bachelard : imagination et révélation.
Avec la perception, l’œuvre de Bachelard met en jeu, chez l’artiste, le rôle de l’imagination. Pour Bachelard, il y a deux pôles principaux de la pensée : la raison qui utilise des concepts, et l’imagination qui utilise des images. C’est sur ce deuxième mode de l’esprit que se règle le travail artistique. Le rôle de l’imagination est capital. Si Bergson pose la perception comme la condition de possibilité l’art, Bachelard lui ajoute son aboutissement et, pourrait-on dire, sa perfection : l’imagination. Il ne faut pas comprendre l’image comme quelque chose de figé, mais bien au contraire comme une transformation du réel, et presque comme une « sécrétion » de l’esprit sur le réel. L’imagination transforme le réel, se l’approprie, en fait un espace non plus scientifique mais poétique ou symbolique. C’est cette activité de l’esprit que Bachelard appelle « rêverie ». Dans La flamme d’une chandelle, le philosophe se met en scène, méditant sur une flamme et ses lueurs :
« Nous voudrions, en une suite de courts chapitres, dire quel renouvellement de la rêverie reçoit un rêveur dans la contemplation d’une flamme solitaire » (avant-propos)
Ainsi la flamme d’une chandelle, observée dans le silence et la méditation, devient rêverie : elle nous « détache du monde » en agrandissant le monde du rêveur . La flamme comme tout objet qui donne à penser, est conséquent et important par sa présence : non seulement la perception nous offre l’objet à la vue, mais nous fait entrer sans le monde symbolique, poétique, de cet objet. A partir de ce moment, écrit Bachelard, « on se perd en rêverie. » (p. 5) Dans une flamme, le philosophe ou le poète y voit des choses : la vie, une intimité, une puissance secrète. Il y a aussi en elle de la hardiesse :
« Sur la table du philosophe, à côté des objets prisonniers dans leur forme, à côté des livres qui instruisent lentement, la flamme de la chandelle appelait des pensées sans mesure, suscitait des images sans limites. La flamme était alors, pour un rêveur de mondes, un phénomène du monde. On étudiant le système du monde dans de gros livres et voici qu’une simple flamme – ô dérision du savoir ! – vient de poser directement sa propre énigme. » (p. 19 et 20)
Ici Bachelard rejoint Bergson sur le fait que, sous le regard du philosophe ou, pour notre propos, de l’artiste, la banalité disparaît et l’originalité se révèle.
Mais avec l’imagination, quel dialogue l’artiste engage-t-il ? Dialogue-t-il véritablement avec la chose ou avec l’esprit lui-même ? Avec Hegel, une pure reconnaissance du réel n’est pas le lot de l’artiste, car devant une pure imitation de la nature, il n’y aurait pas d’ « émotion » artistique. Bachelard montre que, dans la démarche imaginaire de l’artiste (ici du poète), il y a un rapport plus pur à l’esprit qu’à la réalité toutenue. En effet, le regard de l’artiste est toujours déjà chargé d’imaginaire et de sensibilité : ainsi, les images qu’il a du monde ne sont que des déformations de ce monde. Seulement, cette « déformation » dont parle d’ailleurs Bachelard est positive : elle rend possible l’acte artistique. Si l’artiste créé, c’est-à-dire matérialise son propre acte, il révèle davantage : non plus seulement comme Bergson nous le montrait, c’est-à-dire selon une tendance sélective vis-à-vis de la réalité, mais vis-à-vis de son esprit et du spectateur.
L’émotion artistique en témoigne. Le sentiment d’étrangeté, de pudeur, de respect qui nous envahit devant une œuvre d’art, devant un poème, montre que nous venons d’entrer dans l’espace symbolique, intime et spirituel de l’artiste. Dans son œuvre, certes, l’artiste se reconnaît, mais plus encore, il se donne tout entier aux autres. L’art semble donc davantage être un rapport de l’esprit avec lui-même. Au fond, Bachelard nous montre que l’artiste, le poète, ne copient pas un objet sensible mais le découvrent.
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28 octobre 2009
Les Viellistes, XIII : Marc Anthony ou l'art de l'exigence.
La musique de Marc Anthony est singulière. Vielliste en marge des modes, ayant très tôt emprunté les chemins transversaux, cet « auvergnat de Paris » passe son temps à soigner sa musique, avec un goût toujours redoublé pour la précision. Avec Valentin Clastrier, M. Anthony est l’un des seuls à faire entrer autant d’exigence dans le jeu de vielle. Son détaché redoutable, sec et très technique sait aussi bien assouplir et embellir des mélodies traditionnelles que des compositions plus récentes et compliquées. Quelques chefs-d’œuvre de ce musicien comme la suite de bourrées Quasi-modal témoignent de la recherche et de la finesse de ce grand talent.
Il y a une atmosphère de la musique de Marc Anthony, étroitement liée à l’homme, serein, d’un calme olympien, sans cesse réfléchi et clairvoyant. Cette musique, claire et minérale est charriée par une grande tradition, qu’elle renouvelle avec une rare performance. M. Anthony excelle aussi bien sur des vielles acoustiques que sur des modèles électroacoustiques de prédilection.
On écoutera Nobody Noce puis Quasi-modal, extraits de Marc Anthony, Vielle à roue, publié chez Cinq Planètes :
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20 septembre 2009
Sur la passion amoureuse
D’ordinaire nous renvoyons le mot passion à son étymologie : la souffrance, la passivité, la soumission en sont les déterminations les plus explicites. Liée à l’amour, la passion se teinte alors d’une acception péjorative : on pensera à Kant, écrivant que la passion se sert de la raison comme d’un instrument afin d’arriver à ses fins.
Pourtant si l’on prend le temps de considérer la passion amoureuse, il n’est pas difficile de voir qu’elle renferme en elle de l’activité. Elle est, si l’on veut, le moteur d’une intense vie intérieure. En cela, parce qu’elle nous tourmente et qu’elle ébranle l’ordre de la raison, le jugement qu’elle convoque est en-deçà de toutes catégories. En régime de passion amoureuse, la spontanéité, liée à l’obsession de l’autre, est à son comble.
On peut dire que la passion est créatrice, dans la mesure où elle dévoile de multiples possibilités, aussi radicales, intenses et extrêmes que saugrenues. Dans un long métrage récent de M. Cédric Kahn[1], le récit de cette vie intérieure est déroulé. On s’aperçoit que la relation des amants, comprenant leurs recherches mutuelles (corporelle, spirituelle) est rendue possible par des longueurs. Et ces longueurs sont essentielles, merveilleusement déployées par le réalisateur : elles traduisent le ronronnement continuel de l’évaluation, de l’obsession, de la tentative prête à se métamorphoser en action aboutie. S’il faut retenir de la passion qu’elle est destructrice, il ne faut pas oublier son versant positif : l’acuité qu’elle provoque rend vivant.
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29 août 2009
De Vendée
I. Côte
Ce que la mer apporte
C’est l’eau comme un caprice.
Sable bleu en été,
Gris en hiver.
Sur les longues plages
De Vendée.
Et l’air rocheux
Et royal,
Vent-roi étalé
Souffle en vagues salées
Aux marais immobiles
Du silence en reflets.
II. D’Yeu
Soleil en berne
Et Port-Joinville
Nous déploie
Vers les terres.
Là, lumières du Christ
En vitrail,
Puis sa croix
Jusqu’en mer.
Île parée de couleurs
Île et son grand condamné
Toujours au temps mariée.
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